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/ / Language: Français / Genre:sf / Series:Darwin (fr)

L&#;échelle de Darwin

Greg Bear


Greg Bear

L’échelle de Darwin

À ma mère,

Wilma Merriman Bear

(–)

Première partie

L’hiver d’Hérode

1.

Les Alpes, près de la frontière austro-italienne

Août

Au-dessus des montagnes gris et noir, le ciel plat de l’après-midi se déployait à la façon d’un décor peint, de la couleur de l’œil pâle et fou d’un chien.

Les chevilles douloureuses et le dos scié par un rouleau de corde de nylon mal placé, Mitch Rafelson suivait la silhouette vive et féminine de Tilde le long d’un étroit couloir séparant un névé blanc d’un champ de poudreuse. Aux blocs de glace tombés des hauteurs se mêlaient des flèches et des créneaux d’une glace plus ancienne, que la chaleur de l’été avait transformés en pointes laiteuses et acérées.

À gauche de Mitch, les montagnes surmontaient un chaos de rochers noirs flanquant la chute de glacier. Sur sa droite, resplendissante à la lumière du soleil, la glace montait, aveuglante, vers le cirque à section en chaînette.

Franco se trouvait à vingt mètres au sud, dissimulé par la bordure des lunettes protectrices de Mitch. Celui-ci l’entendait sans toutefois le voir. Quelques kilomètres derrière eux, également hors de vue, se trouvait la tente orange vif, un dôme d’aluminium et de fibre de verre, où ils avaient fait leur dernière pause. Il ignorait combien de kilomètres les séparaient du dernier refuge, dont il avait oublié le nom ; mais le souvenir du soleil éclatant, du thé bien chaud dégusté dans le salon, le Gaststube, lui donnait un peu de forces. Quand cette épreuve aurait pris fin, il se servirait une autre tasse de thé bien fort, s’assiérait dans le Gaststube et remercierait le Ciel d’être au chaud et encore en vie.

Ils approchaient d’une paroi rocheuse et d’un pont de neige surplombant une crevasse creusée par les eaux. De tels courants, à présent gelés, se formaient durant le printemps et l’été et érodaient les bordures du glacier. Un peu plus loin, au creux d’une dépression en forme de U sur la paroi, se dressait ce qui ressemblait à un château de gnome inversé ou à un orgue taillé dans la glace : une cascade gelée formée de plusieurs épaisses colonnes. À leur base d’un blanc sale s’amassaient des débris de glace et des monticules de neige ; à leur sommet, le soleil brûlait leur surface blanc crème.

Franco apparut, comme surgissant d’un banc de brume, et rejoignit Tilde. Jusqu’ici, ils n’avaient arpenté qu’un terrain relativement plat. Mais Tilde et Franco avaient apparemment l’intention d’escalader l’orgue.

Mitch fit halte quelques instants pour attraper son piolet, attaché à son dos. Il releva ses lunettes, s’accroupit, puis tomba sur les fesses en grognant pour examiner ses chaussures. Son couteau eut raison des bouts de glace qui s’étaient logés entre les crampons.

Tilde rebroussa chemin pour venir lui parler. Il leva la tête, ses sourcils noirs et broussailleux formant un pont au-dessus de son nez épaté, ses yeux verts papillonnant sous l’effet du froid.

— Ça nous fait gagner une heure, dit Tilde en désignant l’orgue. Il est tard. Tu nous as ralentis.

De ses lèvres minces sortait un anglais précis, teinté d’un charmant accent autrichien. Dotée d’une silhouette menue mais bien proportionnée, elle avait des cheveux blond cendré protégés par une casquette Polartec bleu marine, un visage d’elfe et des yeux gris clair. Séduisante, mais pas le type de Mitch ; pourtant, ils avaient été amants avant l’arrivée de Franco.

— Ça fait huit ans que je n’ai pas fait d’alpinisme, je te l’ai dit, répliqua Mitch.

Franco le surclassait, et ça se voyait. L’Italien se tenait près de l’orgue, appuyé sur son piolet.

Tilde jaugeait tout, soupesait tout, et ne gardait que ce qu’il y avait de mieux, sans toutefois couper les ponts avec le reste, au cas où ses relations lui seraient utiles à l’avenir. Franco avait des mâchoires carrées, des dents blanches, une tête carrée et des cheveux noirs rasés sur les tempes, un nez aquilin, une peau olivâtre de Méditerranéen, de larges épaules, des bras musclés, des mains fines et très fortes. Il n’était pas trop malin par rapport à Tilde, mais ce n’était pas non plus un crétin. Mitch imaginait sans peine celle-ci s’arrachant à sa forêt autrichienne pour le plaisir de coucher avec Franco, la lumière et les ténèbres, comme deux strates dans une tourte. Il se sentait curieusement détaché de cette image. Tilde faisait l’amour avec une rigueur mécanique qui l’avait un temps déçu, jusqu’à ce qu’il comprenne qu’elle se contentait d’exécuter les mouvements voulus, l’un après l’autre, un peu comme un exercice intellectuel. Elle mangeait de la même façon. Rien ne pouvait vraiment l’émouvoir, mais elle se montrait parfois spirituelle et avait un sourire adorable qui faisait naître des rides au coin de ses lèvres si minces, si nettes.

— Nous devons redescendre avant le coucher du soleil, dit-elle. Je ne sais pas ce que va donner le temps. Il nous faut deux heures pour arriver à la grotte. Ce n’est pas très loin, mais l’escalade sera dure. Avec un peu de chance, tu auras une heure pour examiner notre découverte.

— Je ferai de mon mieux, dit Mitch. Est-ce qu’on est loin des pistes touristiques ? Ça fait des heures que je n’ai pas vu une balise rouge.

Tilde ôta ses lunettes pour les essuyer, lui adressa un bref sourire dépourvu de chaleur.

— Il n’y a jamais de touristes par ici. La plupart des alpinistes chevronnés évitent aussi ce coin. Mais je le connais comme ma poche.

— La déesse des neiges.

— À quoi t’attendais-tu ? répliqua-t-elle, interprétant cette remarque comme un compliment. Je connais ces montagnes depuis que je suis jeune fille.

— Tu es toujours une jeune fille. Quel âge as-tu ? Vingt-cinq ans ? Vingt-six ?

Tilde ne lui avait jamais révélé son âge. Elle le détailla comme s’il était une pierre précieuse qu’elle réenvisageait d’acquérir.

— J’ai trente-deux ans. Franco en a quarante, mais il est plus rapide que toi.

— Que Franco aille au diable, dit Mitch sans colère.

Tilde retroussa les lèvres en signe d’amusement.

— Nous sommes tous bizarres aujourd’hui, remarqua-t-elle en se retournant. Même Franco le sent. Mais un autre Hibernatus… Combien ça vaudrait ?

Mitch sentit son souffle s’accélérer à cette idée, et le moment était mal choisi. Son excitation se recroquevilla sur elle-même, confondue avec son épuisement.

— Je ne sais pas.

C’était dans un hôtel de Salzbourg qu’ils lui avaient ouvert leurs petits cœurs de mercenaires. Ils étaient ambitieux mais pas stupides ; Tilde était certaine que leur découverte n’était pas un banal corps d’alpiniste. Elle était bien placée pour le savoir. Alors qu’elle avait quatorze ans, elle avait participé à l’évacuation de deux cadavres rejetés par les glaciers. L’un d’eux était vieux de plus de cent ans.

Mitch se demanda comment tourneraient les choses si leur découverte était un authentique Hibernatus. Tilde, il en était sûr, ne saurait pas gérer sur le long terme la gloire et la réussite. Franco était suffisamment peu imaginatif pour s’en tirer, mais elle était fragile à sa façon. À l’instar d’un diamant, elle était assez dure pour couper l’acier, mais frappez-la sous le mauvais angle, et elle se briserait en mille morceaux.

Franco survivrait à la gloire, mais survivrait-il à Tilde ? En dépit de tout, Mitch aimait bien Franco.

— Plus que trois kilomètres, lui dit Tilde. Allons-y.

Franco et elle montrèrent à Mitch comment escalader la cascade gelée.

— Elle ne coule qu’au début de l’été, expliqua Franco. Pendant un mois, elle restera de glace. Tu dois comprendre comment elle gèle. Ici, c’est du solide.

Il donna un coup de piolet sur la base massive de l’orgue, d’une couleur gris pâle. La glace tinta, projeta quelques éclats.

— Mais plus haut, reprit-il, c’est du verglas, de la glace bulleuse – spongieuse. Si tu frappes là où il ne faut pas, il va tomber plein de morceaux. Ça pourrait blesser quelqu’un. Tilde est capable de creuser des prises, pas toi. Tu passes entre Tilde et moi.

Tilde serait donc première de cordée, ce qui signifiait que Franco reconnaissait sa supériorité. L’Italien attrapa les cordes, et Mitch leur montra qu’il n’avait pas oublié les nœuds qu’on lui avait enseignés dans les monts Cascades, dans l’État de Washington. Tilde fit la moue et renoua la corde à la mode alpine autour de sa taille et de ses épaules.

— La pointe de tes chaussures devrait te suffire pour monter, dit-elle. Rappelle-toi, je creuserai des prises si tu en as besoin. Je ne veux pas que tu fasses tomber de la glace sur Franco.

Elle se mit à grimper.

Arrivé à mi-hauteur de la colonne, comme il plantait la pointe de ses crampons dans la glace, Mitch franchit un seuil et son épuisement sembla goutter de lui par ses pieds, le laissant nauséeux l’espace d’un instant. Puis son corps se sentit purifié, comme infusé d’eau fraîche, et son souffle se fit moins pénible. Il suivait Tilde, calant ses chaussures dans la glace et se collant à celle-ci, s’accrochant à la moindre prise disponible. Il utilisait son piolet avec parcimonie. L’air était plus chaud près de la glace.

Il leur fallut un quart d’heure pour atteindre le niveau où l’orgue prenait une couleur crème. Surgissant derrière les nuages gris et bas, le soleil éclaira la cascade gelée suivant un angle aigu, épinglant Mitch sur une paroi d’or translucide.

Il attendit que Tilde leur dise qu’elle était en position au sommet. Franco lui lança une réponse laconique. Mitch s’insinua entre deux colonnes. La glace devenait en effet imprévisible. Il y planta ses pointes latérales, faisant choir sur Franco une nuée d’éclats. L’Italien poussa un juron, mais pas une fois Mitch ne lâcha prise, pas une fois il ne se retrouva suspendu dans le vide, ce qui était une bénédiction.

Il gravit la bordure arrondie de la cascade en rampant à moitié. Ses gants glissaient dangereusement sur les rigoles glacées. Il agita les pieds, trouva une corniche rocheuse avec son crampon droit, s’y cala, trouva d’autres prises dans la roche, attendit d’avoir repris son souffle et se hissa près de Tilde en se trémoussant comme un morse.

Le lit du ruisseau gelé était défini par les rochers d’un gris poussiéreux qui le bordaient. Il leva les yeux vers l’étroite vallée rocailleuse, à moitié plongée dans l’ombre, où un petit glacier avait jadis coulé depuis l’est, traçant une strie en forme de U des plus caractéristiques. Il n’était guère tombé de neige ces dernières années, et le glacier avait continué de couler, s’éloignant de la strie glaciaire qui le dominait à présent d’une douzaine de mètres.

Mitch roula sur le ventre et aida Franco à grimper. Près d’eux, Tilde se tenait sur la corniche, comme si elle ignorait la peur, en équilibre parfait, mince et ravissante.

Elle fixa Mitch des yeux en plissant le front.

— Nous avons pris du retard, déclara-t-elle. Que peux-tu apprendre en une demi-heure ?

Mitch haussa les épaules.

— Nous devons repartir avant le coucher de soleil, dit Franco à Tilde. Alors, cette glace, c’était pas si dur que ça, hein ? demanda-t-il à Mitch en souriant.

— Ça pouvait aller, répondit Mitch.

— Il apprend bien, dit Franco à Tilde, qui leva les yeux au ciel. Tu as déjà escaladé de la glace ?

— Pas de la glace comme celle-ci.

Ils marchèrent quelques mètres sur le ruisseau gelé.

— Encore deux escalades, dit Tilde. Franco, c’est toi qui passes le premier.

À travers l’atmosphère cristalline, Mitch contempla les pics en dents de scie qui se dressaient au-dessus de la strie glaciaire. Il ne pouvait toujours pas dire où il se trouvait. Franco et Tilde préféraient qu’il l’ignore. Ils avaient parcouru une bonne vingtaine de kilomètres depuis le Gaststube de pierre, là où il avait dégusté son thé.

En se retournant, il aperçut la tente orange, à environ quatre kilomètres de distance et plusieurs centaines de mètres en contrebas. Elle se tenait derrière une selle, à présent dans l’ombre.

La couverture neigeuse semblait des plus minces. Les montagnes venaient de connaître l’été le plus chaud de l’histoire moderne des Alpes, marqué par une fonte accélérée des glaciers, une série de pluies torrentielles et d’inondations dans les vallées, et la neige avait été rare les saisons précédentes. Le réchauffement de la planète était devenu un cliché médiatique ; mais sa réalité s’imposait aux yeux pourtant peu experts de Mitch. Dans quelques décennies, les Alpes risquaient d’être vierges de neige.

La chaleur et la sécheresse toutes relatives avaient ouvert un chemin vers la vieille grotte, permettant à Franco et à Tilde de découvrir une tragédie secrète.

Franco leur annonça qu’il était arrivé, et Mitch gravit péniblement la dernière paroi rocheuse, sentant le gneiss s’effriter et se répandre sous ses chaussures. La pierre était friable, poudreuse par endroits ; la neige avait recouvert cette zone pendant très longtemps, sans doute plusieurs millénaires.

Franco le hissa, et, ensemble, ils amarrèrent la corde pendant que Tilde les rejoignait. Elle se dressa à nouveau sur la corniche, porta une main à ses yeux pour se protéger du soleil, qui n’était plus qu’à une main de l’horizon fracturé.

— Sais-tu où tu te trouves ? demanda-t-elle à Mitch.

Celui-ci secoua la tête.

— Jamais je n’ai été aussi haut, dit-il.

— Un gars des vallées, lança Franco en souriant.

Mitch plissa les yeux.

Ils contemplaient un champ de glace lisse et arrondi, le doigt filiforme d’un glacier qui avait jadis coulé sur une bonne dizaine de kilomètres en formant des cascades spectaculaires. Aujourd’hui, le flot s’était ralenti le long de cette branche. Il n’y avait que peu de neige pour nourrir la source du glacier en altitude. Au-dessus de la déchirure glacée de la rimaye, la paroi rocheuse inondée de soleil se dressait sur plusieurs centaines de mètres, jusqu’à un pic dont la hauteur impressionna Mitch.

— C’est là, dit Tilde en désignant un amas rocheux sous une arête.

Au prix d’un certain effort, Mitch distingua un minuscule point rouge parmi les ombres noir et gris : un petit drapeau planté par Franco lors de leur précédente expédition. Ils s’avancèrent sur la glace.

La grotte, une crevasse naturelle, avait une petite ouverture d’un mètre de diamètre, qu’on avait dissimulée par un muret de rochers gros comme la tête. Tilde attrapa son appareil photo numérique et la mitrailla sous plusieurs angles, reculant et tournant autour d’elle pendant que Franco démontait le muret et que Mitch examinait l’entrée.

— C’est loin ? demanda-t-il à Tilde lorsqu’elle les rejoignit.

— Dix mètres, dit Franco. Il fait très froid là-dedans, pire que dans un congélateur.

— Mais pas pour longtemps, ajouta Tilde. Je crois que c’est la première année que cette zone est aussi dégagée. L’été prochain, la température passera peut-être au-dessus de zéro. Un vent chaud pourrait entrer dans la grotte.

Elle fit la grimace et se pinça le nez.

Mitch se défit de son sac à dos et le fouilla en quête des torches électriques, des couteaux, des gants de vinyle, bref, de tout ce qu’il avait pu acheter dans les magasins du village. Il fourra tous ces objets dans un sachet en plastique, ferma celui-ci, le glissa dans la poche de son manteau et fixa un point situé entre Franco et Tilde.

— Alors ? demanda-t-il.

— Vas-y, lui dit Tilde en faisant mine de le pousser.

Son sourire était généreux.

Il s’accroupit, se mit à quatre pattes et entra le premier dans la grotte. Franco le suivit quelques secondes plus tard, et Tilde ferma la marche.

La lanière de la lampe torche serrée entre ses dents, Mitch avançait en marquant une pause tous les vingt centimètres. La glace et la poudreuse formaient une fine couverture sur le sol de la grotte. Les parois étaient lisses et dessinaient un coin en se rejoignant au plafond. Il ne serait même pas capable de s’accroupir ici.

— Ça va s’élargir, lui lança Franco.

— Un petit trou bien douillet, commenta Tilde d’une voix qui sonnait creux.

L’odeur de l’air était neutre, vide. La température bien au-dessous de zéro. La roche aspirait la chaleur corporelle de Mitch, pourtant protégé par une veste et un pantalon isolants. Il passa sur une veine de glace, d’une couleur laiteuse sur la roche noire, et la gratta avec les ongles. Solide. La neige et la glace avaient dû s’amasser jusqu’ici quand l’entrée de la grotte était encore bouchée. Un peu plus loin, le tunnel s’inclinait vers le haut, et il sentit une bouffée d’air monter d’une anfractuosité récemment libérée de la glace.

Mitch se sentait mal à l’aise, non pas à l’idée de ce qu’il allait faire mais plutôt à cause du caractère peu orthodoxe, voire criminel, de cette expédition. S’il faisait un faux mouvement, si la nouvelle se répandait, si l’on apprenait qu’il n’avait pas suivi la procédure normale, qu’il ne s’était pas mis en règle avec la loi…

Il avait déjà eu des ennuis avec les institutions. Moins de six mois auparavant, il avait perdu son poste au muséum Hayer de Seattle, mais c’était suite à une décision politique, aussi grotesque qu’injuste.

Jusqu’à aujourd’hui, il n’avait jamais trompé dame Science elle-même.

À Salzbourg, il avait bataillé des heures durant avec Franco et Tilde, mais ils avaient refusé de céder. S’il n’avait pas décidé de les accompagner, ils auraient emmené quelqu’un d’autre – Tilde avait évoqué un étudiant en médecine au chômage qu’elle avait naguère fréquenté. Apparemment, elle avait une large sélection d’ex-amants, tous bien moins qualifiés et bien moins scrupuleux que Mitch.

En dépit des mobiles et du sens moral de Tilde, Mitch n’était pas du genre à la dénoncer après avoir refusé son offre ; tout le monde a ses limites, ses frontières dans le territoire sauvage de la vie sociale. Pour Mitch, il n’était pas question de lâcher la police autrichienne aux trousses d’une ancienne amante.

Franco tapota la semelle d’une des chaussures de Mitch.

— Un problème ? demanda-t-il.

— Aucun, répondit Mitch, qui progressa à nouveau de vingt centimètres.

Soudain, une masse lumineuse oblongue apparut devant ses yeux, pareille à une grosse lune floue. Son corps sembla augmenter de volume. Il déglutit avec difficulté.

— Merde, souffla-t-il, espérant se tromper sur la signification de ce phénomène.

La masse oblongue disparut. Son corps revint à la normale.

Le tunnel se rétrécissait, formant un passage haut de moins de trente centimètres et large de cinquante à peine. Inclinant la tête sur le côté, il s’agrippa à une fissure derrière le seuil et s’y insinua. Son manteau s’accrocha à la roche, et il entendit un bruit de déchirure alors qu’il s’efforçait d’avancer.

— C’est la partie la plus délicate, dit Franco. Je peux à peine passer.

— Pourquoi êtes-vous allés jusque-là ? demanda Mitch, rassemblant son courage en sentant autour de lui un espace plus dégagé, mais toujours étroit et plongé dans les ténèbres.

— Parce que c’était là, non ? répondit Tilde, dont la voix évoquait l’appel d’un oiseau dans le lointain. J’ai mis Franco au défi de le faire, et il l’a fait.

Elle éclata de rire, et un écho cristallin retentit dans l’obscurité. Les cheveux de Mitch se dressèrent sur sa tête. Le nouvel Hibernatus riait avec eux, se moquait d’eux, peut-être. Il était déjà mort. Le fait que tous ces gens se donnent autant de mal pour contempler ses restes ne lui causait aucun souci, mais au contraire l’amusait au plus haut point.

— Quand êtes-vous venus ici pour la dernière fois ? s’enquit Mitch.

Il se demanda pourquoi il n’avait pas posé cette question plus tôt. Peut-être ne les avait-il pas vraiment crus jusqu’à maintenant. Ils étaient venus là, sans qu’il puisse soupçonner une quelconque farce, dont Tilde, de toute façon, était sans doute incapable.

— Il y a sept ou huit jours, répondit Franco.

Cette partie du tunnel était assez large pour que Franco puisse ramper le long des jambes de Mitch, et celui-ci lui éclaira le visage avec sa torche. Franco le gratifia d’un sourire de Méditerranéen.

Mitch se retourna. Il distinguait quelque chose un peu plus loin, quelque chose de sombre, comme un petit tas de cendres.

— Est-ce qu’on est près ? demanda Tilde. Mitch, d’abord, il n’y a plus qu’un pied.

Mitch resta quelques instants sans comprendre puis se rappela que Tilde n’employait que le système métrique. Elle parlait d’un appendice et non d’une unité de mesure.

— Je ne vois encore rien.

— Non, d’abord il y a les cendres, dit Franco. C’est peut-être ça.

Il désigna le petit tas noir. Mitch sentit l’air se déplacer doucement devant lui, lui caresser les flancs, sans aller troubler le fond de la grotte.

Il tendit le cou avec une lenteur pleine de révérence, examinant soigneusement tout ce qui l’entourait, le moindre indice susceptible d’avoir survécu à une visite antérieure : des éclats de pierre, des morceaux de branches ou de brindilles, des inscriptions sur les murs…

Rien. Il se remit à quatre pattes avec un immense soulagement et recommença à ramper. Franco s’impatienta.

— C’est juste devant, dit-il en tapotant à nouveau la chaussure de Mitch.

— Si j’avance lentement, c’est pour être sûr de ne rien rater, bon sang !

Mitch se retint de décocher une ruade.

— D’accord, fit Franco d’une voix affable.

Mitch distinguait ce qui se trouvait derrière le coude.

Le sol devenait un peu plus plat. Il sentit une odeur salée qui lui évoqua celle du poisson frais. Ses cheveux se dressèrent à nouveau sur sa tête, et une brume se forma devant ses yeux. Anciennes sympathies.

— Je le vois, dit-il.

Un pied apparaissait derrière la paroi, recroquevillé sur lui-même – aussi petit que celui d’un enfant, très ridé, marron foncé, presque noir. La grotte s’élargissait et le sol était jonché de fibres noircies et séchées – de l’herbe, peut-être. Des roseaux. Ötzi, le premier Hibernatus, portait une casquette tressée avec des roseaux.

— Mon Dieu, s’exclama Mitch.

Encore cette masse oblongue, qui s’estompait lentement, et un murmure de douleur à sa tempe.

— C’est plus spacieux par ici, lança Tilde. On peut y rentrer tous sans les déranger.

— « Les » ? répéta Mitch en faisant passer sa torche entre ses jambes.

Encadré par ses genoux, Franco lui sourit.

— C’est ça, la surprise, dit-il. Il y en a deux.

2.

République de Géorgie

Kaye se pelotonna sur le siège passager tandis que Lado guidait la petite Fiat geignarde le long des inquiétants méandres de la route militaire géorgienne.

Bien qu’elle fût épuisée et couverte de coups de soleil, elle ne parvenait pas à dormir. Ses longues jambes tressaillaient à chaque virage. En entendant couiner les pneus usés jusqu’à la corde, elle passa les mains dans ses cheveux châtains coupés court et bâilla ostensiblement.

Lado sentit que le silence avait duré trop longtemps. Il posa sur Kaye ses yeux marron, dont la douceur illuminait son visage finement ridé et cuit par le soleil, leva sa cigarette au-dessus du volant et eut un petit mouvement de menton.

— Notre salut est dans la merde, hein ? demanda-t-il.

Kaye ne put s’empêcher de sourire.

— Je vous en prie, n’essayez pas de me remonter le moral.

Lado fit comme s’il n’avait rien entendu.

— Tant mieux pour nous. La Géorgie a quelque chose à offrir au monde. Des égouts fantastiques.

Dans sa bouche, le mot anglais sewage ressemblait à see-yu-edge.

Elle corrigea dans un murmure :

— See-yu-age[1].

— Je l’ai bien prononcé ? demanda Lado.

— Parfaitement, répondit Kaye.

Lado Jakeli dirigeait l’équipe scientifique de l’institut Eliava, à Tbilissi, où l’on extrayait des bactériophages – des virus qui n’attaquent que les bactéries[2] des égouts de la ville et des hôpitaux, de déchets agricoles et de spécimens collectés dans le monde entier. Et voici que l’Occident, y compris Kaye, venait poliment demander aux Géorgiens d’enrichir leurs connaissances sur les propriétés curatives des phages.

Elle avait sympathisé avec le personnel d’Eliava. Après une semaine de conférences et de visites guidées des labos, certains des chercheurs les plus jeunes l’avaient invitée à les accompagner dans les collines moutonnantes et les pâturages verdoyants situés au pied du mont Kazbek.

Puis tout avait basculé. Ce matin même, Lado avait roulé depuis Tbilissi pour gagner leur camp de base, près de la vieille église orthodoxe isolée de Gergeti. Il était porteur d’une enveloppe contenant un fax envoyé par le quartier général de la Force de pacification de l’ONU à Tbilissi, la capitale.

Lado avait pris le temps de vider une cafetière, puis, toujours gentleman, et se considérant comme le sponsor de Kaye, il lui avait proposé de la conduire à Gordi, un village situé cent vingt kilomètres au sud-ouest du mont Kazbek.

Kaye n’avait pas le choix. Son passé venait de la rattraper, de façon totalement imprévue et au moment le plus mal choisi.

L’équipe de l’ONU avait fouillé les archives en quête d’experts médicaux dans un domaine bien particulier, qui ne soient pas de nationalité géorgienne. Son nom était le seul à être ressorti : Kaye Lang, trente-quatre ans, directrice d’EcoBacter Research en partenariat avec Saul Madsen, son époux. Au début des années 90, elle avait étudié la médecine légale à l’université d’État de New York dans l’idée de se spécialiser dans les enquêtes criminelles. Elle avait changé de filière en moins d’un an, choisissant la microbiologie et en particulier l’ingénierie génétique ; mais elle était la seule étrangère présente sur le sol géorgien qui ait une fraction des connaissances requises par l’ONU.

Lado lui faisait traverser l’un des plus beaux paysages qu’elle ait jamais vus. À l’ombre du Caucase central, ils roulaient le long de champs cultivés en terrasses, de petites fermes en pierre, de silos et d’églises en pierre, de villages aux maisons de pierre et de bois, dont les porches ouvragés et accueillants s’ouvraient sur d’étroites routes de briques, de pavés ou de terre battue, des villages éparpillés parmi les épaisses forêts et les vastes pâtures à chèvres et à moutons.

Au fil des siècles, ces étendues apparemment désertes avaient fait l’objet de quantité de peuplements et de conflits, comme tous les lieux qu’elle avait visités en Europe de l’Ouest et maintenant de l’Est. Elle se sentait parfois étouffée par la simple proximité de ses semblables, par les sourires édentés des vieillards des deux sexes qui se plantaient sur le bord de la route pour regarder passer ces véhicules en provenance ou en partance pour des mondes nouveaux et inconnus. Leurs visages étaient ridés et amicaux, leurs mains s’agitaient pour saluer la petite voiture.

Tous les jeunes étaient partis à la ville, laissant aux vieux le soin de s’occuper de la campagne, excepté dans les stations de montagne. La Géorgie avait l’intention de devenir un pays touristique. Le taux de croissance annuel de son économie atteignait les deux chiffres ; sa devise, le lari, devenait elle aussi plus forte, et elle avait remplacé le rouble depuis longtemps ; elle remplacerait bientôt le dollar. On ouvrait des oléoducs entre la mer Caspienne et la mer Noire ; et le vin devenait un produit d’exportation de première importance dans ce pays qui lui avait donné son nom.

Dans les années à venir, la Géorgie allait exporter un nectar d’une nature bien différente : des solutions de phages conçues pour venir en aide à un monde en train de perdre la guerre contre les maladies bactériennes.

La Fiat se déporta alors qu’elle négociait un virage sans visibilité. Kaye déglutit mais ne pipa mot. Lado s’était montré plein de sollicitude envers elle à l’institut. Durant les dernières semaines, elle l’avait parfois surpris en train de la contempler d’un air matois et pensif, typique du Vieux Continent, les yeux plissés tel un satyre sculpté dans le bois d’olivier. À en croire les femmes qui travaillaient à Eliava, on ne pouvait pas toujours lui faire confiance, en particulier si l’on était jeune. Mais il avait toujours traité Kaye avec une extrême politesse, voire avec compassion, comme en ce moment. Il ne souhaitait pas qu’elle soit triste, mais il ne voyait pas pour quelle raison elle serait heureuse.

En dépit de sa beauté, la Géorgie avait bien des imperfections : la guerre civile, les assassinats, et maintenant les charniers.

Ils emboutirent une muraille de pluie. Les essuie-glaces traînaient des bouts de caoutchouc noir et ne dégageaient qu’un tiers du champ visuel de Lado.

— Grâces soient rendues à Joseph Staline, il nous a laissé nos égouts, dit-il d’une voix songeuse. Brave fils de la Géorgie. Notre denrée la plus appréciée à l’exportation, encore plus que le vin.

Lado lui adressa un sourire contrefait. Il semblait à la fois honteux et sur la défensive. Kaye ne put résister au désir de le provoquer.

— Il a tué des millions de gens, murmura-t-elle. Il a tué le docteur Eliava.

Lado regarda fixement devant lui pour distinguer la chaussée par-delà le petit capot. Il rétrograda, freina, puis contourna une ornière assez grande pour abriter une vache. Poussant un petit couinement, Kaye s’accrocha à son siège. Il n’y avait pas de garde-fou sur ce tronçon d’autoroute et une rivière coulait trois cents mètres en contrebas.

— C’est Beria qui a déclaré que le docteur Eliava était un ennemi du peuple, expliqua Lado sur le ton de la conversation, comme s’il racontait une vieille histoire de famille. À l’époque, il était à la tête du KGB en Géorgie, ce n’était qu’un bourreau d’enfants local et non le loup enragé de toute la Russie.

— C’était l’homme de Staline, dit Kaye, en s’efforçant de ne pas penser à la route.

Impossible de comprendre pourquoi les Géorgiens étaient aussi fiers de Staline.

— Ils étaient tous les hommes de Staline, ou alors ils mouraient. (Lado haussa les épaules.) Ça a fait du foin, ici, quand Khrouchtchev a dit que Staline était un criminel. Qu’est-ce qu’on en savait, nous autres ?

Il nous avait baisés pendant si longtemps, et de tant de façons, qu’on croyait qu’il était notre mari.

Voilà qui était amusant. Lado sembla encouragé par le sourire de Kaye.

— Certains souhaitent encore un retour à la prospérité sous l’égide du communisme. Ou sous celle de la merde. (Il se frotta le nez.) Je préfère la merde.

L’heure qui suivit les vit descendre vers des plateaux et des contreforts moins vertigineux. Les panneaux routiers rédigés en caractères sinueux étaient criblés d’impacts de balle rouillés.

— Une demi-heure, pas plus, dit Lado.

La pluie diluvienne les empêcha de distinguer le moment où le jour céda la place à la nuit. Lado alluma les petits phares pitoyables de la Fiat alors qu’ils approchaient d’un carrefour et d’une sortie menant au village de Gordi.

Deux transports de troupe armés flanquaient la chaussée avant le carrefour. Cinq Russes des Forces de pacification, vêtus de cirés et coiffés de casques évoquant des pots de chambre, leur enjoignirent mollement de faire halte.

Lado freina et se mit à l’arrêt en mordant sur le bas-côté. Kaye aperçut une nouvelle ornière à quelques mètres à peine, en plein milieu du carrefour. Ils devraient quitter la chaussée pour la contourner.

Lado baissa sa vitre. Un soldat russe de dix-neuf ou vingt ans, aux joues roses d’enfant de chœur, passa la tête dans l’habitacle. De l’eau goutta de son casque sur la manche de Lado. Celui-ci s’adressa à lui en russe.

— Américaine ? demanda le soldat à Kaye.

Elle lui montra son passeport, ses permis de travail délivrés par l’Union européenne et la Communauté des États indépendants, et le fax qui la priait – ou plutôt lui ordonnait – de se rendre à Gordi. Le jeune homme s’empara de celui-ci et tenta de le déchiffrer en plissant le front, le transformant en chiffon mouillé. Il s’éloigna de la voiture pour aller consulter un officier accroupi dans l’habitacle arrière du véhicule le plus proche.

— Ils n’ont pas envie d’être ici, marmonna Lado. Et nous n’avons pas envie qu’ils soient ici. Mais nous avons demandé de l’aide… À qui la faute ?

Il cessa de pleuvoir. Kaye scruta la pénombre embrumée devant elle. Oiseaux et criquets étaient audibles en dépit des geignements du moteur.

— Descendez, puis tournez à gauche, dit le soldat à Lado, tout fier de son anglais.

Il gratifia Kaye d’un sourire, puis leur fit signe de se diriger vers un autre soldat, qui se dressait tel un poteau près de l’ornière. Lado passa en première, et la petite voiture contourna l’obstacle, passa près du troisième soldat et s’engagea sur la route secondaire.

Lado laissa sa vitre grande ouverte. L’air frais et moite du soir s’engouffra dans l’habitacle et fit hérisser le duvet sur la nuque de Kaye. La route était bordée de bouleaux serrés les uns contre les autres. Une atroce puanteur lui monta soudain aux narines. Il y avait des gens tout près. Puis Kaye se dit que cette odeur ne provenait peut-être pas des égouts. Elle avait les narines plissées et l’estomac noué. Mais c’était peu probable. Leur destination se trouvait à deux kilomètres de Gordi, et le village était à trois kilomètres de l’autoroute.

Un ruisseau traversait la chaussée, et Lado ralentit pour le franchir. Les roues s’enfoncèrent jusqu’aux enjoliveurs, mais la voiture émergea intacte et roula sur une centaine de mètres. Des étoiles apparurent entre les nuages mouvants. Les montagnes dessinaient contre le ciel des masses aux contours brisés. Une forêt apparut, puis s’évanouit, et ils découvrirent Gordi, des bâtiments de pierre, des chalets en bois plus récents de deux étages avec de minuscules fenêtres, un unique cube administratif en béton, vierge de toute décoration, des chaussées d’asphalte défoncé et de vieux pavés. Pas d’éclairage – des fenêtres noires et aveugles. Encore une panne d’électricité.

— Je ne connais pas cette ville, marmonna Lado.

Il pila sur les freins, arrachant Kaye à sa rêverie.

La voiture traversa au ralenti la place du village, entourée de bâtiments à deux étages. Kaye distingua une antique pancarte de l’Intourist au-dessus d’une auberge baptisée Le Tigre de Rustaveli.

Lado alluma la petite veilleuse et attrapa le fax pour consulter la carte qui y figurait. Puis il le jeta d’un air dégoûté et ouvrit la portière de la Fiat. Les charnières émirent un fort gémissement métallique. Il se pencha à l’extérieur et hurla en géorgien :

— Où est le charnier ?

Les ténèbres restèrent muettes.

— Splendide, fit Lado.

Il dut s’y reprendre à deux fois pour refermer la portière. Kaye plissa fermement les lèvres comme la voiture redémarrait en trombe. Ses rouages produisant une cacophonie stridente, la Fiat dévala une ruelle bordée de magasins obscurs, protégés par des rideaux de fer rouillé, puis déboucha derrière le village, passant près de deux granges abandonnées, de tas de graviers et de ballots de foin épars.

Au bout de quelques minutes, ils aperçurent de la lumière, la lueur des torches et l’éclat d’un petit feu de camp, puis ils entendirent le ronronnement saccadé d’un générateur portable et des voix qui sonnaient creux au cœur de la nuit.

Le charnier était plus près que ne l’indiquait la carte, à quinze cents mètres du village. Kaye se demanda si les villageois avaient entendu des cris, s’il y avait seulement eu des cris.

Fini de rire.

Les soldats de l’ONU portaient des masques à gaz équipés de filtres à aérosols industriels. Ceux de la Sécurité géorgienne devaient se contenter de mouchoirs plaqués sur leurs visages. Dans d’autres circonstances, leur allure sinistre aurait porté à rire. Leurs officiers portaient des masques de chirurgien blancs.

Le chef du sakrebulo, le conseil local, un petit homme aux poings massifs, aux abondants cheveux noirs et crépus et au nez proéminent, se tenait près des officiers de la Sécurité, l’air à la fois buté et chagriné.

Le leader de l’équipe de l’ONU, le colonel Nicholas Beck, originaire de Caroline du Sud, fit des présentations rapides et passa un masque à gaz à Kaye. Elle se sentait un peu gauche, mais elle le mit quand même. L’assistante de Beck, une caporale noire du nom de Hunter, lui tendit une paire de gants de chirurgien en latex blanc. Lorsqu’elle les enfila, ils produisirent sur ses poignets un claquement familier.

Beck et Hunter s’éloignèrent du feu de camp et des Jeep blanches, conduisant Kaye et Lado au charnier en empruntant un petit sentier tracé entre les arbres et les buissons.

— Le chef du conseil local n’a pas que des amis. Certains membres de l’opposition ont creusé des tranchées, puis ils ont appelé le QG de l’ONU à Tbilissi, expliqua Beck. Je pense que les gars de la Sécurité n’apprécient pas notre présence. Tbilissi refuse de coopérer. Vous êtes le seul expert que nous ayons pu trouver au débotté.

Trois tranchées parallèles avaient été ouvertes, puis balisées par des ampoules fichées sur des poteaux plantés dans le sol sablonneux et alimentées par un générateur portable. Des rubans de plastique rouge et jaune reliaient les poteaux, d’une immobilité parfaite en l’absence de vent.

Kaye fit le tour de la première tranchée et souleva son masque. Plissant les narines pour se préparer au pire, elle renifla. Elle ne sentit qu’une odeur de boue et de terre.

— Ils ont plus de deux ans, déclara-t-elle.

Elle rendit le masque à Beck. Lado fit halte dix pas derrière eux, hésitant à s’approcher du charnier.

— Nous devons nous en assurer, dit Beck.

Kaye se dirigea vers la deuxième tranchée, s’accroupit et balaya du rayon de sa lampe les tas de tissu, d’os noircis et de terre sèche. Le sol était sec et sablonneux, sans doute s’agissait-il du lit d’un vieux ruisseau né du dégel. Les cadavres n’avaient plus rien de reconnaissable, les os étaient brun pâle et encroûtés de terre, les chairs marron et noir étaient toutes plissées. Les vêtements avaient pris la couleur de la glèbe, mais ces débris et ces lambeaux ne provenaient pas d’uniformes de l’armée : c’étaient des robes, des pantalons, des manteaux. La laine et le coton ne s’étaient pas tout à fait désagrégés. Kaye chercha des matériaux synthétiques, plus colorés ; ils l’aideraient à situer plus précisément le charnier dans le temps. Rien ne lui sauta aux yeux.

Elle braqua sa lampe sur les parois de la tranchée. Les racines les plus épaisses, coupées par les coups de pelle, avaient un peu plus d’un centimètre de diamètre. Les arbres les plus proches, pareils à des spectres élancés, poussaient à dix mètres de là.

Un officier de la Sécurité, un quinquagénaire au nom ronflant de Vakhtang Chikourichvili, un bel homme dans le style massif, aux larges épaules et au nez maintes fois cassé, s’avança vers elle. Il ne portait pas de masque. Il brandissait un objet sombre. Kaye mit quelques secondes à reconnaître une chaussure. Chikourichvili s’adressa à Lado dans un géorgien guttural.

— Il dit que ces souliers sont vieux, traduisit Lado. Il dit que ces gens sont morts il y a cinquante ans. Peut-être davantage.

Agitant le bras en signe de colère, Chikourichvili bombarda Lado et Beck d’un feu roulant de déclarations où le russe se mêlait au géorgien.

Lado traduisit.

— Il dit que les Géorgiens qui ont creusé ici sont des imbéciles. Ceci n’est pas pour l’ONU. Ceci date d’avant la guerre civile. Il dit que ces gens-là ne sont pas des Ossètes.

— Qui a parlé d’Ossètes ? demanda sèchement Beck.

Kaye examina la chaussure. Elle avait une épaisse semelle de cuir, un dessus également en cuir et des œillets pourris et bouchés par des caillots de terre. Le cuir était dur comme la pierre. Elle scruta l’intérieur. De la poussière, mais pas de chaussette ni de tissu – on ne l’avait pas arrachée à un pied décomposé. Chikourichvili soutint le regard interrogateur qu’elle lui lançait, puis craqua une allumette et alluma une cigarette.

Mise en scène, se dit Kaye. Elle se rappela les cours qu’elle avait suivis dans le Bronx, des cours qui avaient fini par la détourner de la médecine légale – les visites sur des scènes d’homicides, les masques pour se protéger de la putréfaction.

Beck tenta d’apaiser l’officier, s’adressant à lui dans un géorgien hésitant et un russe correct. Lado traduisit aimablement ses propos. Puis Beck prit Kaye par le coude et la conduisit dans une tente en toile qui avait été dressée à quelques mètres des tranchées.

À l’intérieur, on avait étalé des fragments de cadavres sur deux tables pliantes quelque peu cabossées. Du boulot d’amateur, songea Kaye. Peut-être que les ennemis du chef du sakrebulo avaient disposé ces corps et pris des photos en guise de preuves.

Elle fit le tour de la première table : deux torses et un crâne. Sur les torses subsistait une certaine quantité de chair momifiée, et sur les crânes on trouvait d’étranges ligaments, pareils à des sangles de cuir noir séché, autour du front, des yeux et des joues. Elle chercha des traces d’insectes et trouva dans une gorge flétrie quelques cadavres de larves de mouche à viande. Ces corps avaient été enterrés quelques heures après le décès. Elle supposa qu’ils n’avaient pas été enfouis durant l’hiver, période où l’on ne trouve pas de mouches à viande. Certes, à cette altitude, les hivers étaient doux en Géorgie.

Saisissant un canif posé près du torse le plus proche, elle souleva un lambeau de tissu, sans doute du coton blanc, puis sonda un carré de peau raide et concave au-dessus de l’abdomen. Au niveau du pelvis, il y avait des empreintes de balles dans le tissu et dans la peau.

— Mon Dieu, souffla-t-elle.

À l’intérieur du pelvis, emmailloté dans la terre et la chair desséchée, gisait un corps plus petit, guère plus qu’un tas d’os minuscules, au crâne défoncé.

— Colonel.

Elle montra sa trouvaille à Beck. Le visage de celui-ci se pétrifia.

Ces corps étaient peut-être vieux de cinquante ans, mais, en ce cas, ils étaient dans un état remarquable. Il restait un peu de laine et de coton. Tout était très sec. Cette région était aujourd’hui bien irriguée. Les tranchées étaient profondes. Mais les racines…

Chikourichvili reprit la parole. À en juger par le ton de sa voix, il était un peu plus coopératif, voire contrit. L’histoire de la région encourageait la contrition.

— Il dit que les deux cadavres sont de sexe féminin, murmura Lado à l’oreille de Kaye.

— J’ai vu, marmonna-t-elle.

Elle fit le tour de la table pour examiner le second torse. Il n’y avait pas de peau au-dessus de son abdomen. Elle écarta la terre, faisant bouger la cage thoracique qui résonna comme une gourde sèche. Un petit crâne gisait aussi dans ce pelvis, celui d’un fœtus d’environ six mois, comme l’autre. Le torse n’avait plus de membres ; impossible de dire si les jambes avaient été collées l’une à l’autre sous terre. Aucun des fœtus n’avait été expulsé par la pression des gaz abdominaux.

— Enceintes toutes les deux, dit-elle.

Lado traduisit sa remarque en géorgien.

— Nous avons compté une soixantaine d’individus, dit Beck à voix basse. Apparemment, les femmes ont été tuées par balle. Les hommes aussi, quand ils n’ont pas été battus à mort.

Chikourichvili pointa son doigt sur Beck, puis sur le camp au-dehors, et, le visage cramoisi à la lueur des torches, s’écria :

— Djougachvili, Staline.

D’après l’officier, les tombes avaient été creusées quelques années avant la Grande Guerre du Peuple, durant les purges – la fin des années Elles avaient donc presque soixante-dix ans, c’était de l’Histoire ancienne, ça ne regardait pas l’ONU.

— Il veut que l’ONU et les Russes partent d’ici, dit Lado. Il dit que ça relève des Affaires intérieures, pas de la Force pacificatrice.

Beck s’adressa de nouveau à l’officier géorgien, sur un ton nettement moins conciliant. Refusant de servir d’interprète aux deux hommes, Lado rejoignit Kaye, qui se penchait sur le second torse.

— Sale affaire, dit-il.

— C’est trop long, chuchota Kaye.

— Pardon ?

— Soixante-dix ans, c’est beaucoup trop long. Dites-moi ce qu’ils sont en train de se raconter.

De la pointe de son canif, elle toucha les étranges lanières entourant les orbites. On aurait dit une sorte de masque. Leur avait-on passé une cagoule avant de les exécuter ? Elle ne le pensait pas. Ces filaments étaient noirs, fibreux et résistants.

— L’homme de l’ONU dit qu’on n’oublie jamais les crimes de guerre, dit Lado. Qu’il n’y a pas de… comment dit-on… de prescription.

— Il a raison.

Kaye retourna doucement le crâne. L’occiput portait les traces d’une fracture latérale et d’un enfoncement sur une profondeur de trois centimètres.

Elle s’intéressa de nouveau au minuscule squelette enchâssé dans le pelvis du second torse. Elle avait suivi quelques cours d’embryologie durant sa deuxième année de médecine. La structure osseuse du fœtus semblait quelque peu étrange, mais elle ne tenait pas à endommager son crâne en l’extrayant du magma de terre et de tissu desséché. Elle avait fait assez de dégâts comme ça.

Kaye se sentait mal à l’aise, écœurée non pas tant par ces restes flétris et desséchés que par ce que son imagination était déjà en train de reconstituer. Elle se redressa et fit un signe à Beck pour attirer son attention.

— Ces femmes ont reçu une balle dans le ventre, dit-elle. (Tuez tous les premiers-nés. Monstres furieux.) Elles ont été assassinées.

Elle serra les dents.

— Il y a combien de temps ? demanda Beck.

— Il a peut-être raison à propos de l’âge de cette chaussure, si elle vient bien d’ici, mais le charnier est nettement moins vieux. Les racines sont trop petites près du bord de la tranchée. Je pense que les victimes sont mortes il y a deux ou trois ans. La terre a l’air sèche, par ici, mais le sol est probablement acide et dissoudrait n’importe quel os au bout de quelques années. Et puis il y a le tissu ; on dirait de la laine et du coton, ce qui signifie que les tombes n’ont que quelques années. S’il s’agit de synthétique, elles sont peut-être plus anciennes, mais, en tout cas, ça ne remonte pas à Staline.

Beck s’approcha d’elle et souleva son masque.

— Pouvez-vous nous aider jusqu’à ce que les autres nous rejoignent ? demanda-t-il à voix basse.

— Combien de temps ?

— Quatre ou cinq jours.

À plusieurs pas de là, Chikourichvili, les mâchoires crispées, les observait d’un air méchant, comme si des flics venaient de l’interrompre en pleine scène de ménage.

Kaye s’aperçut qu’elle retenait son souffle. Elle se retourna, recula d’un pas, aspira une bouffée d’air et demanda :

— Vous allez ordonner une enquête pour crimes de guerre ?

— C’est ce que nous conseillent les Russes, dit Beck. Ils ont une envie folle de discréditer leurs nouveaux communistes. De vieilles atrocités leur fourniraient de nouvelles munitions. Si vous pouviez nous donner une idée, même approximative – deux ans, cinq, trente ?

— Moins de dix. Probablement moins de cinq. Je suis pas mal rouillée. Je ne peux faire que quelques examens. Prélever des échantillons, des spécimens de tissu. Sûrement pas effectuer une autopsie digne de ce nom.

— Votre compétence est mille fois supérieure à celle des autochtones. Je n’ai aucune confiance en eux. Et je ne suis pas sûr que les Russes soient fiables, eux non plus. Ils ont tous des vieux comptes à régler.

Lado conserva un visage neutre et s’abstint de tout commentaire, ainsi que d’une traduction pour le bénéfice de Chikourichvili.

Kaye sentit poindre ce qu’elle avait attendu et tant redouté : cette humeur sombre qui s’emparait d’elle comme jadis.


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