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C A L S / C P S T -

HUMOUR, IRONIE ET LES DISCOURS

29e Colloque d’ALBI LANGAGES ET SIGNIFICATION Pierre Marillaud - Robert Gauthier


Ce document de recherche a été publié avec le concours du Conseil Scientifique de l'Université de Toulouse-le Mirail, du Conseil Municipal d'Albi et du Conseil Général du Tarn

Béatrix Marillaud, organisatrice des colloques d'Albi Langages et Signification, recevait au mois de juillet , les participants réunis autour du thème :

HUMOUR, IRONIE ET LES DISCOURS

Équipe d'édition Responsable : Robert GAUTHIER

Mise en Page, harmonisation : Abderrahim MEQQORI Pour tout renseignement consulter la page sur la Toile : bringdadabeer.com ou contacter Robert GAUTHIER Tel. domicile : (33) (0)5 61 27 11 10 Courriel : [email protected]

CALS - COLLOQUES D'ALBI LANGAGES ET SIGNIFICATION


COLLOQUES D'ALBI LANGAGES ET SIGNIFICATION CALS route de Cos LAMOTHE CAPDEVILLE Tél. : (33)(0) Courriel : [email protected]

COMITÉ SCIENTIFIQUE Michel BALLABRIGA. Natalia BELOZEROVA Anna BONDARENCO Marc BONHOMME J.-François BONNOT Marcel BURGER. Pierre CANIVENC Marta CHALIKIA M. E. CHAVES DE MELLO Marion COLAS-BLAISE Fernand DELARUE F.-Charles GAUDARD Robert GAUTHIER François LE GUENNEC Massimo LEONE Pierre MARILLAUD Fernanda MENENDEZ Adrien N’TABONA Michael RINN Dimitri ROBOLY

Université de Toulouse-le Mirail Université de Tioumen, Russie Université de Chisinau, Moldavie Université de Berne, Suisse Université de Besançon Université de Lausanne, Suisse Université de Toulouse-le Mirail Conservatrice indépendante, Athènes Université Fédérale Fluminense/CNPq Université du Luxembourg Université de Poitiers Université de Toulouse-le Mirail Université de Toulouse-le Mirail Université de Bourgogne Université de Siennes, Italie Université de Toulouse-le Mirail Université Nouvelle, Lisbonne Université de Bujumbura, Burundi Université de Bretagne Université d’Athènes

Toulouse


Présentation 1. DELARUE Fernand Italvm Acetvm 2. BONHOMME Marc Un exemple d’ironie mordante : l’épigramme 3. Simonffy Zsuzsa L’humour à l’horizon de la sémantique des points de vue 4. LETHIERRY Hugues L’humour, une capacité « militante » 5. BELOZEROVA Natalia In riso veritas ? Divergences dans la phylogenèse du rire en Russie 6. PLECIŃSKI Jacek Les blagues anticommunistes en Pologne et en Roumanie 7. HORAK André L’ironie comme moyen euphémique 8. MAURICE Aymeric Spécificités communicatives du discours ironique 9. MAURICE Aymeric La spécificité temporelle du discours ironique PINHEIRO Clemilton Lopes Mécanismes d’articulation topique dans une séquence de blagues : fonctions interactionnelles et effets d’humour FARHAT Mokhtar Le verbal, le paraverbal et le non-verbal au service de l’interaction humoristique MARTIN Gérard Vincent Didactique du discours humoristique. Décode pas !! BELOVA Svetlana Jeu de langage dans le discours de la parodie. Exemple du dessin animé russe Le corbeau en pâte à modeler KOLOMIYETS Oléna Analyse stylistique de l’ironie comme forme de sous-entendu DUVAUCHEL Marion Humour et ironie chez les philosophes. Deux statuts différenciés ALMEIDA Claudia Le Tombeau de Romain Gary. Ironie et hommage dans le texte littéraire CHAVES DE MELLO Maria Elizabeth L’humour et l’ironie comme armes dans la fiction de Machado de Assis MONCELET Christian La ré-création verbale de Cami, le gai calemboureur ALLAHCHOKR Assadollahi-Tejaragh Comique et humour de langage chez Eugène Ionesco : La Cantatrice Chauve LAGADEC Aurélie De l'ironique au pathétique. Étude croisée de l'humour dans la littérature tragique du 11 septembre DJAVARI Mohammad Hossein L’ironie dans Les Gommes d’Alain Robbe-Grillet


BONDARENCO Anna Le langage de l’ironie dans le roman d’H. Bazin Vipère au poing ROBOLY Dimitri Villiers de l’Isle-Adam et Pavlos Nirvanas. Amour, humour et ironie GROMER Anna L’interprétation ironique du féminisme dans possession de A. S. Byatt MOUNIE Marie-Pierre Jeux polyphoniques et ironie dans Cara Massimina de Tim Parks CONSTANT Isabelle Figures de l’ironie dans le dernier roman d’Ahmadou Kourouma RAZLOGOVA Elena Ironie et cultures. Trois exemples pour aborder le sujet LE GUENNEC François Humour de Willy, ironie de Colette MARILLAUD Pierre L’humour à l’italienne de Boccace à Dario Fo CHAMBAT-HOUILLON Marie-France Du comique à l’humour ou les malheurs d’un feuilleton français des années 60 Que ferait donc Faber ? CHALIKIA Martha Réappropriation de l’art à l’époque postmoderne SARDINHA CHAGAS DE MORAES Stela Maria O Veado et l'extra-humour chez Gilberto Gil GIORDANO Corinne Les figures comiques dans le cinéma français des années 50 à nos jours. Vers une rhétorique du discours comique dans les œuvres filmiques françaises LE BER Jocelyne La carte postale humoristique au service de la haine de l’autre KACPRZAK Alicja Affiche de propagande ou comment ridiculiser l’ennemi politique CHEVRET Christine L’ironie dans les dessins de presse d’Art Young (New York, The Masses, ) AFKHAMI NIA Mahdi L’humour dans la presse iranienne (après la Révolution constitutionnelle perse) BOUSSAHEL Malika Aspect créatif et ludique de l’humour de contact des langues. Cas de Djurdjurassique Bled de Fellag TABUCE Bernard L’autodérision militante – Le discours identitaire des bandes dessinées régionalistes


PRÉSENTATION Pendant la session du 29e colloque d'Albi de juillet , les participants se sont penchés avec le plus grand sérieux sur ces propos qui nous font rire, sourire, voire font rire les uns alors qu'ils font pleurer les autres, et en laissent d'autres de marbre. Pour définir l'isotopie, ce concept indispensable à tout sémioticien contemporain, souvenons-nous que Greimas, dans « Sémantique structurale », dont la première édition remonte à , donnait un exemple humoristique basé sur un quiproquo lexical qu'il avait déjà utilisé dans un article de la revue « Point de vue » (Numéro du 23 février ) : « C'est une brillante soirée mondaine, très chic, avec des invités triés sur le volet. A un moment, deux convives vont prendre un peu l'air sur la terrasse : Ah ! fait l'un d'un ton satisfait, belle soirée, hein ? Repas magnifique…et puis de jolies toilettes, hein ? Ça, dit l'autre, je n'en sais rien. Comment ça Non, je n'y suis pas allé ! »

Il en déduisait, après une courte analyse, que « le plaisir "spirituel" [résidait] dans la découverte de deux isotopies différentes à l'intérieur d'un récit supposé homogène. »1 Est-ce le fait que le mot « toilette » n'était pas « le mieux rempli de sens » aurait dit Jules Renard qui considérait que « Le mot le plus vrai, le plus exact, le mieux rempli de sens, c'est le mot "rien" »2 ? Voilà qui peut faire rire un sémanticien, à moins qu'une telle antilogie ne pousse ce dernier, s'il est en phase dépressive, au suicide, et le conduise du rien au néant… Les glissades qui font passer de l'humour à l'humour noir, et de l'humour noir au tragique, sont toujours possibles, ne serait-ce que parce que l'humour tourne en dérision les plus grands sentiments, le sublime, l'idéal, et le sacré. Nous connaissons l'exemple de peintres qui après avoir voulu ne peindre que du blanc pur (qui serait une forme idéale du rien, si les peintures du noir de Soulage ne constituaient pas une idéalisation symétrique…), voire simplement exposer une toile nue, et qui finirent par mettre fin à leurs jours. Pendant quatre journées il fut d'abord question des techniques de l'humour et de l'ironie, des mécanismes qui les produisent, tant à l'émission qu'à la réception, et c'est avec beaucoup de sérieux qu'on travailla sur le rire, même si certains des

1

GREIMAS Algirdas Julien, Sémantique Structurale, édition de , Presses Universitaires de France, p. RENARD Jules, Journal , NRF Gallimard La Pléiade, édit. de , p.

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HUMOUR, IRONIE ET LES DISCOURS participants nous montrèrent qu'ils avaient été contaminés et réussirent à rendre nos moments de détente fort joyeux. Les textes des communications retenues pour ces actes peuvent être regroupés en trois grandes catégories : 1) celle où il est question des mécanismes, des procédés, des techniques de l'humour et de l'ironie, 2) celle où sont traités l'humour et de l'ironie chez tel et tel auteur, 3) celle où il est plus particulièrement question des « médias » : presse, image, télévision, bande dessinée, voire chanson et certains spectacles. L'ordre dans lequel nous avons choisi de présenter ces trois parties n'est en rien préférentiel, mais au nom d'une logique, dont nous acceptons qu'elle soit considérée « discutable », nous avons mis en premier lieu les analyses générales sur les techniques de l'humour et de l'ironie, ne serait-ce que parce que cette partie introduit d'une certaine façon aux deux suivantes dont chacune pourrait être à la place de l'autre. 1re partie L'humour et l'ironie : genres, techniques, mécanismes… Nul ne sait si les auteurs de « La chapelle Sixtine » de la préhistoire, les « peintres » de Lascaux, avaient le sens de l'humour, mais remontant bien moins loin dans le temps, Fernand DELARUE, en nous plongeant dans l'Antiquité grécolatine, et en nous rappelant que, si la littérature grecque est beaucoup mieux cotée que la littérature latine, cette dernière au moins l'égale, si ce n'est la dépasse, dans « deux genres qui font rire » : la satire et l'épigramme. Certes le rire des romains n'était pas toujours des plus délicat, mais l'italum acetum souvent mordant peut se raffiner avec l'urbanitas…Qu'il nous soit permis d'exprimer ici une opinion n'ayant que peu de rapport avec le sujet qui nous occupe : la modernité, ce mot dont on se gargarise après l'avoir mis à toutes les sauces depuis Baudelaire, voudrait sans doute qu'au lieu de laisser le latin disparaître de notre enseignement du second degré, après en avoir fait une discipline élitiste, on lui donne la place que doit occuper la langue dans laquelle plongent directement les racines de notre culture. Dans notre monde de la rentabilité à tout prix, nul doute que nous sacrifions une véritable rentabilité intellectuelle en refusant d'ouvrir la langue latine à tous les élèves, y compris donc à ceux des cités, non pour en faire des professeurs ou des chercheurs en la matière, mais pour les aider à maîtriser la langue et la culture qui leur permettront de mieux comprendre d'où ils viennent et où ils vont… Non ! Ce n'est pas un propos réactionnaire…! Et il n'engage que nous…C'est un des aspects de notre vision du post-moderne Pour Marc BONHOMME, l'épigramme, dont les latins étaient justement très friands, est définie comme une figure protéiforme, l'ironie qu'elle exprime oscillant souvent entre l'amusement et l'attitude polémique. Le genre épigramme représente plus particulièrement une forme mordante si l'ironie joue sur des bifurcations extrêmes. L'épigramme apparaît d'autant plus redoutable qu'au moment où, sur le plan communicationnel, elle séduit le lecteur par sa forme esthético-ludique, elle ridiculise sa cible, la blesse, quand elle ne la tue pas. Zsuzsa SIMONFFY, analysant l'humour, tente de faire abstraction de l'intention du destinateur, la reconnaissance de l'intention étant difficile à mettre en œuvre. C'est en référence à la version récente de la théorie des topoï proposée par Pierre-Yves 8


PRÉSENTATION Raccah, dite « sémantique des points de vue », laquelle postule que certains discours sont attachés aux unités lexicales alors que d'autres sont seulement évoqués, que l'auteure (nous avons eu du mal à l'écrire ainsi malgré notre sympathie pour les revendications des féministes !) de la communication, à partir du concept de sens commun antérieur à toute production langagière, montre comment l'alternance entre deux types de topoï (puisque attribués à des sources différentes) permet de révéler la nature linguistique de l'humour. Pour Hugues LETHIERRY, l'humour est d'abord une capacité militante, le rire bouleversant les hiérarchies et « liquéfiant » les stéréotypes dans la comédie. Le rire est une appropriation du pouvoir par le peuple, et, comme l'a montré le philosophe Henri Lefèbvre, l'humour et l'ironie peuvent être considérés comme des outils de lutte contre le dogmatisme, le rire devenant un processus dialectique mettant en évidence le caractère relatif et éphémère de ce qui avait pu être considéré comme éternel, et de ce fait amenant le sujet à se moquer de…lui-même ! Mais on ne rit pas partout de la même façon ni en même temps : ainsi Natalia BELOZEROVA analysant par la méthode fractale l'axiologie ambivalente des proverbes et la caractéristique sémiotique de ces deux figures interchangeables que sont celles du Tsar et de l'idiot dans les contes populaires russes, met en évidence les divergences culturelles et linguistiques de la culture russe. La provocation du rire était considérée comme un péché encore dans les sociétés russes des XVe et XVIe siècles et c'est finalement Pierre Le Grand qui réhabilita le rire…Si le rire peut ainsi dépendre du pouvoir central, il peut aussi en être la contestation, comme nous le montre Jacek PLECINSKI traitant des blagues anticommunistes en Pologne et en Roumanie. Milan Kundera avait noté qu'une des caractéristiques essentielles du régime communiste était son côté kitsch qui portait atteinte à son sens de l'esthétique, mais ce kitsch a fait rire…! Dans l'atmosphère plutôt lourde et grise de la vie quotidienne du peuple en Pologne en ce temps là, l'humour et les blagues occupaient une place de choix, or, aujourd'hui, alors que la Pologne est libérée des pesanteurs et des contraintes du régime dont elle se moquait si bien, il semble que le rire se soit « évaporé » en même temps que la « démocratie populaire »… À un moindre degré, on note le même phénomène en Roumanie. L'auteur de la communication ne nous dit pas si les racines latines de la Roumanie sont pour quelque chose dans ce moindre degré d'évaporation, mais il se demande si, en Pologne comme en Roumanie, ce n'est pas le temps qui manque aujourd'hui à ces peuples pour rire et blaguer, trop occupés qu'ils sont à courir après l'argent. Un gouvernement modéré porté sur « la normalité » fait-il disparaître humour et blagues ? André HORAK nous montre pourtant que l'ironie, lorsqu'elle prend la forme de l'euphémisme « antiphrastique », fait partie intégrante des habitudes linguistiques de tout sujet parlant. Ne laisse-t-on pas souvent dans l'ombre une des fonctions de l'ironie, sa fonction méliorative ? Lorsque cette fonction prédomine, elle fait de l'ironie l'outil permettant de fabriquer cette autre figure englobante dérivée qu'est l'antiphrase à visée euphémique : « […] comment commencer une lettre destinée à un lecteur peu apprécié sans remplacer "mon collègue détesté" par "mon cher collègue"…? ». En référence à O. Ducrot1, A. Horak explique le fonctionnement théorique et cognitif de l'antiphrase méliorative en termes structuralistes en sélectionnant des exemples dans le théâtre, la prose, la presse écrite, les conversations spontanées, etc., de l'Antiquité à nos jours. Aymeric MAURICE, 1

DUCROT Oswald., Dire et ne pas dire, Hermann, Paris,

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HUMOUR, IRONIE ET LES DISCOURS dont deux communications figurent dans ces actes1, montre pour sa part, en premier lieu, que la temporalité de l'ironie est une expression originale du temps en langue et que l'ironie répond aux questions que pose la gestion mémorielle du discours par l'interlocuteur, gestion qui n'est possible qu'à certaines conditions concernant l'interaction et les échanges. En second lieu, Aymeric MAURICE traite des spécificités communicatives du discours ironique. Souvent présentée comme un discours déviant qui ne suit pas le déroulement normal d'un échange sérieux, l'ironie ne fonctionne pourtant qu'à partir d'un minimum de langage commun, et de techniques permettant une communication ajustant l'interaction et construisant un horizon commun à l'échange. Il apparaît alors que l'ironie est à distinguer d'une connivence interactionnelle entre les intervenants fondée sur l'habitus des interactions humaines et des mises en forme « narrativo-discursives » qui n'ont rien à voir avec la proximité (ce terme est donné en référence à l'analyse proxémique) des intervenants. Clemilton LOPES-PINHEIRO analysant une séquence de blagues, montre que l'organisation topique (plan vertical concernant la relation hiérarchique, plan horizontal concernant la distribution des topiques sur la ligne discursive) des séquences de blagues ne diffère pas de l'organisation topique d'autres genres de textes. Mokhtar FARHAT, remontant aux sources de l'interaction humoristique, analyse un échantillon du matériel verbal relevé dans les textes de trois one man show d'humoristes francophones d'origine maghrébine (Fellag, Gad El Maleh et Jamel Debbouze). Il montre comment se crée avec l'humour et l'ironie un « entre deux langues » et un « entre deux cultures », qui « font sauter les barrières » de nombreux tabous et préjugés. Il propose en fin de son exposé quelques pistes pour une interprétation du matériel para-verbal et non-verbal. Il note, en référence à Freud, que, paradoxalement, le discours humoristique est bien marqué par la fonction cathartique du discours théâtral tragique. « Décode pas ! » : nous laisserons nos lecteurs interpréter à leur guise ce conseil donné par Gérard Vincent MARTIN dans le titre d'une communication qui se justifie par le constat que certains enseignants en langues, parfois, hésitent à décoder…l'humour qu'ils rencontrent dans les textes sur lesquels ils travaillent avec leurs élèves du fait d'un certain manque d'outils. S'inspirant des travaux d'Henri Baudin, pour qui l'humour se rattache au « même » alors que la pratique de l'ironie est symbolisée par « l'autre », par la distance, G.V. Martin fait cinq propositions d'approches linguistiques permettant de mieux appréhender le discours humoristique. Svetlana BELOVA s'intéresse pour sa part aux jeux de langage à partir du texte accompagnant un dessin animé russe : « Le corbeau en pâte à modeler », parodiant les versions très connues de la fable « Le Corbeau et le Renard ». La matière dont est fait le corbeau devient la métaphore des univers sémantiques possibles d'un texte qui peut en effet dire tout et son contraire. Insistant sur la création par les jeux de langage d'espaces où se manifeste la potentialité d'association de la langue (superposition, parallélisme, opposition), bringdadabeer.com envisage le jeu de langage comme un moyen d'explication linguistique de 1 C'est avec l'accord d'Aymeric MAURICE que nous faisons figurer dans ces actes la communication qu'il donna à notre colloque de , « Langage, temps, temporalité ». Nous tenons à lui renouveler nos excuses pour avoir alors omis de publier cette communication, « La spécificité temporelle du discours ironique », pour une raison purement technique tenant à une défaillance du système de communication établi entre Robert Gauthier et moi-même. Il nous a semblé que le thème de l'ironie étant commun aux deux communications d'Aymeric MAURICE, il était possible de les faire figurer toutes les deux dans ces actes sans porter atteinte à l'homogénéité de l'ouvrage.

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PRÉSENTATION l'image du monde dans le discours de la parodie, et plus particulièrement, par les exemples qu'elle donne, de l'univers culturel russe. Olena KOLOMIYETS analyse en premier lieu les relations de l'ironie avec certaines figures de pensée liées à une manipulation des relations logiques ou des valeurs de vérité. Allant de l'humour à une logique de l'absurde, l'ironie use d'un grand nombre de procédés stylistiques qui amplifient ses effets. Mais identifier l'ironie reste une opération délicate car elle risque de ne pas toujours être détectée en tant que telle, d'où la nécessité de repérer des indices dans le cotexte et le contexte. C'est par le point de vue de la philosophie que se clôt cette première partie : Marion DUVAUCHEL remarque que l'ironie et l'humour ont deux statuts très différenciés en philosophie, l'ironie étant considérée comme une figure de la pensée marquée par une ambiguïté constitutive qui enveloppe la recherche de la vérité, sinon la vérité elle-même. L'humour et l'ironie apparaissent comme deux objets mineurs de la philosophie, mais ils ont quand même fait l'objet de réflexions théoriques (Socrate, Cicéron, Kant, Bergson, Jankélévitch…pour n'en citer que quelques-uns). Pour Bergson le rire est un invariant anthropologique, mais Jankélévitch considère qu'aucun accord n'est possible « entre la traîtrise de l'ironie et la franchise du rire ». Contrairement à la fonction de l'humour, la fonction de l'ironie ne serait pas de faire rire, mais de « forcer l'injuste à se montrer tel qu'il est ». Paradoxalement, l'ironie use de l'erreur, du mensonge et de l'illusion pour les détruire… 2e partie L'humour, l'ironie, le rire, occupent en littérature une place beaucoup plus importante que celle que leur accordent les philosophes dans leur discipline. Le rire sonore de Rabelais, le sourire discret du « bonhomme Montaigne », l'ironie mordante de Voltaire ou de Flaubert, pour ne citer que quelques noms de la littérature française, sont des composantes d'œuvres qui par ailleurs traitent également du tragique ou de la simple banalité quotidienne. Dans les communications qui suivent, ce ne sont pas les auteurs que nous venons de citer dont il est question, mais toutes traitent de l'humour et de l'ironie mis en évidence dans des textes littéraires. Claudia ALMEDIA analyse « Le tombeau de Romain Gary » de Nancy Houston : le jeu de mot du titre portant sur la polysémie de tombeau, genre littéraire (composition poétique en l'honneur d'un écrivain), et tombeau, monument funéraire (servant de sépulture) pour l'écrivain R. Gary qui n'en a jamais eu, annonce l'ironie de la plume de Nancy Houston, ironie qui n'est pas seulement une stratégie d'écriture, mais qui est un moyen pour l'auteure (il faut s'y habituer…) de l'ouvrage de se distinguer de l'écrivain auquel elle rend hommage. Claudia Almedia démonte la subtile mécanique de Nancy Houston qui malgré toute l'admiration qu'elle porte à l'auteur pour qui elle écrit un tombeau, n'hésite pas à user de l'ironie pour rester critique. Maria Elizabeth CHAVES DE MELLO met en évidence l'usage subtil que fait de l'humour et de l'ironie le grand écrivain brésilien, métis, Machado de Assis dans son roman « Mémoires posthumes de Brés Cubas » où la gaieté et la mélancolie coexistent, ce qui constitua l'une des plus importantes révolutions de la littérature brésilienne. Comment, un écrivain brésilien métis pouvait-il se permettre, en critiquant les excès de l'école naturaliste européenne, de faire de l'humour à la façon d'un écrivain européen ? L'intelligentsia brésilienne de la fin du XIXe siècle et 11


HUMOUR, IRONIE ET LES DISCOURS de la première moitié du XXe, dont le porte-parole était le « grand » critique littéraire Silvio Romero, ne pouvait admettre qu'un écrivain « de la sous race brésilienne métisse »1 refusât le déterminisme de Taine, et ait eu la capacité (évidemment pas le courage !) d'ironiser sur les théories élaborées en Europe ! Christian MONCELET célèbre à sa façon bien particulière « un roi de la fantaisie, un prince de la loufoquerie, un empereur de l'incongru » en nous montrant comment les inventions verbales de Cami, « le gai calemboureur », « conditionnent la matière de ses romans-drames ou de ses dramaticules, comment sa création est à la fois récréative et re-créative ». Les distorsions entre l'expression et la réalité, les jeux sur la syntaxe, sur la forme des mots (de belles orthogreffes), les effets de sens, les effets de prédilection tels que le pied de la lettre, l'onomastique fantaisiste, le détournement de formules (Moi soit loué !), sont analysés, d'où la mise en évidence des deux mamelles principales de l'humour de Cami que sont le calembourage et le tripatouillage. Du comique de Cami à l'absurde de Ionesco, le pas se franchit facilement, mais l'on passe d'une certaine façon au tragique, et Allahschokr ASSADOLLAHI -TEJARAGH se demande si La cantatrice chauve n'est pas une « tragédie du langage ». L'automatisme du langage y fonctionnerait-il pour ne rien dire ? Le théâtre est tourné en dérision, le comique et l'humour naissent des mots creux et des propos stéréotypés débouchant sur l'absurde. D'où un pessimisme profond : absurdité du monde et faillite du langage, « voire solitude de l'homme et incommunicabilité entre les êtres »2. L'humour, l'ironie et le pathétique sont de nouveau mêlés dans les textes présentés par Aurélie LAGADEC qui propose une étude croisée de l'humour dans son rapport au pathétique dans trois œuvres de Michel Vivaver, Frédéric Beigbeder et Jonathan Safran Foer, qui ont pour thématique le 11 septembre De l'ironie à la provocation, les trois œuvres tentent le pari littéraire de dé-globaliser l'événement. La littérature, ainsi, par l'humour dans les cas cités, dépasse le conformisme narratif du discours médiatique dominant. Mohammad Hossein DJAVARI présente une étude du roman Les gommes de Robbe-Grillet dans laquelle il montre comment l'écriture oblique de l'auteur se veut être une représentation du monde, et comment l'ironie dont il use est le véritable moyen de déstabilisation des normes, y compris des désordres institués, sans cependant les attaquer. À première vue il ne s'agit pas d'une ironie mordante. Dans le texte de Robbe-Grillet qui reprend le mythe d'Œdipe, l'ironie apparaît d'abord comme un fait d'intertextualité se situant tant au niveau macro-structurel que micro-structurel. On peut se demander, après avoir lu cette analyse, si ouvrir de nouveau Les gommes ne nécessitera pas une lecture ironique…Cette complicité ironique du lecteur, voulue cette fois-ci explicitement par le narrateur, Anna BONDARENCO la trouve et la commente dans Vipère au poing d'Hervé Bazin. En effet le vous de politesse dont use l'auteur constitue une structure qui favorise la dérision et l'ironie. Acte mental et action verbal, l'ironie implique des actants interagissant et s'influençant mutuellement. L'auteur de la communication démontre par de nombreux exemples, outre la structure dialogique de l'ironie, un système polyphonique de l'énonciation sollicitant un Alter Ego sans lequel la portée ironique de l'œuvre serait affaiblie. Dimitri ROBOLY s'intéresse aux rapports entre l'amour, 1 2

ROMERO Silvio Machado de Assis, J. Olympio, Rio de Janeiro, 2e édition, , p. MITTERAND Henri et al., Littérature : textes et documents XXe siècle, Nathan, Paris

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PRÉSENTATION l'humour et l'ironie chez Villiers de L'Isle-Adam et Pavlos Norvanas, deux auteurs qui se tournent vers la littérature fantastique pour renouveler leur vision des choses et du monde. C'est un véritable potentiel humoristique qui apparaît dans ces contes fantastiques, mais le désenchantement est une des clés permettant d'accéder à la compréhension de cet humour. Après l'échec du positivisme à la fin du XIXe siècle (échec que nous avons déjà évoqué au sujet de la communication de M. E. Chaves de Mello sur Machado de Assis), et le pessimisme du début du siècle suivant, c'est encore l'humour qui permet à ces deux créateurs de survivre, l'intrusion de l'ironie dans le discours amoureux finissant par faire tomber dans la dérision un sentiment désormais considéré comme insignifiant. Anna GALKINA-GROMER commente une interprétation ironique du féminisme dans le roman d'A. S. Byatt, Possession. Citant un article de Nancy bringdadabeer.com qui considère que l'ironie serait une des caractéristiques des romans féministes contemporains, elle constate que l'ironie permet un acte réflexif, celui de voir le soi socialement construit comme arbitraire. bringdadabeer.com use en effet de l'ironie pour se moquer du féminisme, sa cible principale étant un personnage féminin et féministe. Marie-Pierre MOUNIER étudie les jeux polyphoniques et l'ironie dans le roman Cara massimina de Tim Park. Explorant les différentes facettes de l'homme en proie à la crise identitaire, Tim Park crée des effets comiques en usant très fréquemment de l'ironie. La narration hétérodiégétique actorielle permet d'emblée au lecteur d'entendre la voix du personnage à travers celle du narrateur, dès lors que le lecteur devient complice et rit du personnage dont la petitesse décrite, affirmée le grandit en quelque sorte. Mais il y a là un piège car le lecteur est justement la deuxième cible du narrateur…, et sans doute rira-t-il jaune quand il s'en apercevra. C'est toujours de l'ironie dont il est question dans l'étude proposée par Isabelle CONSTANT du dernier roman d'Ahmadou Kourouma, Quand on refuse on dit non. L'ironie, là encore, s'observe à la fois au niveau microstructurel de la phrase, et au niveau macrostructurel par le choix d'un anti-héros. Or, cet anti-héros ne peut-être considéré comme le porte-parole de l'auteur dont il est difficile de repérer la position énonciative. Kourouma vise l'intolérance religieuse, les anciens colons et les gouvernements tyranniques, en feignant d'adopter le point de vue d'un ancien colon, qui comme Candide, raconte avec la plus grande désinvolture les atrocités et la décomposition d'une société née de la colonisation. L'analyse minutieuse des mécanismes de l'ironie de ce roman montre à quel point Kourouma s'affirme comme un grand écrivain se situant dans le sillage de Voltaire. D'une africanité qui doute d'elle-même aux intellectuels russes de la fin du XIXe siècle la distance est grande dans le temps comme dans l'espace, mais l'ironie déferla aussi sur le pays des steppes à une période troublée de son histoire : Elena RAZLOGOVA analyse les rapports de l'ironie avec la culture russe à partir de trois auteurs, Alexandre Blok, Yvan Bounine et Alexandre Pouchkine. Chez Blok, on retrouve une forme de l'ironie proche de celle que nous venons d'évoquer dans l'œuvre de Kourouma : une banalisation de l'insupportable au niveau du discours. Egalement chez Bounine où elle peut prendre la forme d'une véritable dédramatisation : par exemple, le poète que celle qu'il aime vient de quitter, estime alors qu'il « [devrait] acheter un chien. » Mais Elena Razlogova, linguiste, est aussi une spécialiste de la traduction, et c'est sur la traduction de « La dame de pique » d'bringdadabeer.comine par P.Mérimée qu'elle porta son attention, montrant à quel point 13


HUMOUR, IRONIE ET LES DISCOURS Mérimée amplifia les effets d'ironie du texte de Pouchkine, comment il en ajouta, comment il traduisit ce qui était déjà du Mérimée dans Pouchkine…Il apparaît que la Russie de la fin du XIXe et du début du XXe siècle fut très marquée par l'ironie qui déferla dans les milieux intellectuels, même si elle fut en même temps fortement contestée. François LE GUENNEC aborde le même thème de l'ironie, mais, réfléchissant sur la formation d'un écrivain, il l'oppose d'une certaine façon à l'humour en effectuant une distribution des procédés : l'humour chez Willy qui porte un regard désabusé sur le monde, et l'ironie chez Colette, qui apparaît active, pédagogue et volontariste. Willy serait en effet le véritable humoriste, mais l'ironiste et véritable écrivain, c'est Colette. C'est avec un certain humour que François Le Guennec nous dit qu'en fait Colette est l'un des sommets d'un carré sémiotique dont les trois autres symboles sont le père, la mère de l'écrivain et bien sûr Willy. C'est en Italie que s'achève cette seconde partie, Pierre MARILLAUD cherchant à voir en quoi l'humour et le comique italiens (l'italum acetum dont parla F. Delarue) ont une certaine spécificité. Certes l'italien n'est pas le seul à achever par un éclat de rire ce qui prenait l'allure d'un drame, même si le drame persiste par ailleurs, mais l'italien, qui comme le romain sollicitait ses dieux, n'hésite pas à solliciter son Dieu ou la Vierge, va jusqu'à en découdre avec eux par la parole…De Boccace à Dario Fo il y a un art de rire et de se moquer de tout, y compris de ce à quoi on fait semblant de croire, et de ce pourquoi on pleure 3e partie Dans cette troisième partie sont rassemblées les communications traitant de l'ironie et l'humour dans des textes de chansons ou de spectacles de music-hall, dans des articles de presse, et dans des activités créatrices concernant l'art pictural et l'image : peinture, cinéma, feuilleton télévisé, carte postale, bande dessinée, affiche, dessin de presse. C'est par les malheurs d'un feuilleton télévisé des années soixante, « Que ferait donc Faber ? », que s'ouvre cette troisième partie. Marie-France CHAMBAT-HOUILLON nous propose une étude de la programmation comique de la Télévision Française des années soixante, et plus particulièrement celle de l'année , faisant l'hypothèse que cette programmation pourrait avoir subi le contrecoup de Mai Il s'agit de l'analyse « de l'ampleur - ou non- du champs des référents télévisuels des discours humoristiques et comiques ». Après avoir affirmé que « la différence essentielle entre humour et comique est que l'humour est toujours le résultat d'une construction sémiotique, d'une fabrication énonciative, alors que le comique peut être accidentel, autrement dit naturel », M. F. ChambatHouillon constate que le feuilleton en question « doit sa perte d'audience au fait que l'énonciateur humoristique n'a pas su imposer à la fois de façon interne au feuilleton, et dans les médias, ses intentions. Il semblerait que la crédibilité et la notoriété (conditions pragmatiques) de celui qui prétend faire rire semblent moins décisives que les procédés effectivement employés. » Martha CHALIKIA, spécialiste en histoire de l'art, constate que l'humour a toujours occupé une place importante dans la création artistique et que l'ironie est très souvent inhérente à une œuvre d'art, ce qui rapproche l'art de la littérature. Le monde contemporain se signale souvent par la déraison, la démence, voire par une sorte d'ataxie universelle qui se situe autant du côté du réel que du côté de la fiction, autant du côté du vrai que de celui du faux. 14


PRÉSENTATION Mettant l'accent sur l'usage que les artistes post-modernes font de l'humour et de l'ironie, M. Chalikia met en évidence « la valeur créatrice de l'humour et la nécessité de (re)construire l'art sur des bases solides tout en instaurant une dialectique ironique » qui va souvent jusqu'à l'autodérision. C'est à la création des années soixante que la communication fait essentiellement référence (Pop art, Nouveau réalisme, Figuration narrative), la démonstration étant basée sur l'analyse de peintres comme Rancillac, Télémaque, Andy Warhol, et d'artistes comme Erro, Valdès, Paula Rego, Skoulakis, qui se réapproprient l'art par le biais de l'humour. C'est justement d'un texte d'un compositeur, Gilberto Gil, qui est actuellement Ministre de la Culture au Brésil, dont il est question dans la communication de Stela Maria Sardinha CHAGAS DE MORAES, qui montre comment le texte d'une chanson, O Veado, a amené à réfléchir sur les problèmes posés par l'homosexualité. O veado, (le cerf), est le surnom à caractère injurieux par lequel on désigne un homosexuel masculin au Brésil. L'écrivain et compositeur Wally Salomaõ eut une réaction pleine d'humour et d'ironie en même temps à la sortie de cette chanson : « Des animaux en voie d'extinction par milliers, comme le mico-leão et le tamandua-bandeira, et Gilberto Gil décide de faire une chanson sur un animal en pleine extension ! » L'analyse confirme la thèse de Bergson qui voit dans le rire un geste social du fait de la crainte qu'il inspire. Au moment du lancement de l'album Extra, en , le thème de l'homosexualité provoquait encore des réactions pleines de préjugés dans un pays qui était en phase de re-démocratisation. Nous remontons aux années 50 en France avec la notion de « filméalité » définie par Corinne GIORDANO qui esquisse une rhétorique des œuvres filmiques françaises. Cette notion de « filméalité » résulte de l'appropriation de la théâtralité par l'écriture cinématographique. Elle émerge du processus d'écriture cinématographique et se présente à la fois comme stylisation et comme élément rhétorique d'une écriture transversale. La filméalité finit par devenir l'essence même de l'écriture ciématographique. Si le travail réalisé par Corinne Giordano porte essentiellement sur le comique dans le cinéma français, la technique et la méthode mises en œuvre dans cette recherche ont une portée dépassant largement l'objet traité et nul doute que la piste ouverte ici permette d'aborder le cinéma international. Le titre de la communication de Jocelyne LE BER indique clairement qu'une euphorie de surface masque une véritable dysphorie à la réception, du moins pour certains, en espérant qu'ils sont les plus nombreux, car le rire dont il est question est mis au service de la haine de l'autre…! Il ne s'agit pas, en effet, d'un humour noir, mais d'un humour qui, pendant la deuxième guerre mondiale, a facilité la mémorisation de stéréotypes qui ont fini par devenir des types humains. Terrible paradoxe que cette diffusion du pire au nom de la liberté d'expression, mais ne savons nous pas depuis longtemps que le mot « liberté » est souvent dévoyé, voire prostitué ? Bien sûr Jocelyne Le Ber le savait, mais elle a raison d'enfoncer le clou…C'est un sujet très proche du précédent que traite Alicja KACPRZAK qui analyse comment l'affiche de propagande peut ridiculiser l'ennemi politique, l'humour non seulement faisant rire, mais comme nous venons de le voir, influençant les idéologies et les comportements par la raillerie. Le régime politique polonais appliquait les théories de Hobbes, puis Schlegel et Schelling, selon lesquelles le fait de ridiculiser résulte d'un sentiment de supériorité par rapport à celui dont on rit. Le rire était alors au service d'une propagande basée sur cette dichotomie la plus élémentaire, « nous et les autres », et s'appuyait sur le viscéral pour affirmer la 15


HUMOUR, IRONIE ET LES DISCOURS supériorité du régime. Nous ajouterons que la France a connu ce genre d'affiches sous Pétain…Christine CHEVRET analyse l'ironie dans le dessin de presse d'Art Young dans le journal « The Masses » de New-York entre et C'est par l'exagération du trait que l'ironie met en évidence la mauvaise foi ou la bêtise d'une position. Bien sûr, elle relève d'un sous-entendu qui trouve son point d'ancrage dans le contexte énonciatif, d'où une grammaire, au sens que Wittgenstein donne à ce terme, c'est-à-dire la définition de ce qui a du sens par rapport à ce qui n'en a pas. Cette grammaire a pour fin de mettre en évidence la manière dont l'ironie gouverne les jeux de langage, et la pratique qui lui est liée, celle de la critique sociale et politique. Christine Chevret considère la « vignette iconique » comme un jeu de langage qui, de ce fait, induit la connivence critique et le sous-entendu, mais en rapport avec des faits sérieux, en référence à Jankélévitch (L'ironie ) et à Freud (Les mobiles du mot d'esprit), lequel voyait en l'ironie une « coquine » servant deux maîtres à la fois. C'est encore l'humour dans le dessin de presse que traite Afkhami Nia MAHDI qui analyse l'humour dans la presse iranienne de à , et plus particulièrement les textes de Mirza Ali-Akbar Taherzada, plus connu sous le nom de SABER. « L'humour est considéré comme une forme améliorée du comique, plus profond, plus fin et plus noble. » C'est après la révolution constitutionnelle de que l'humour et l'ironie s'épanouissent en Perse. Le langage se libère du verbalisme ancien et se rapproche de la langue du peuple. Si des événements politiques et des révolutions libèrent l'humour et la satire, Malika BOUSSAHEL nous montre comment les interférences entre la langue française et la langue arabe parlée en Algérie créent un humour bilingue, plurilingue même, qui finit par donner une représentation de la situation socio-linguistique de l'Algérie. Elle prend comme texte de référence le monologue de Fellag, « Djurdjurassique bled ». Les figures de l'humour et de l'ironie sont celles que l'on rencontre dans la plupart des textes, en revanche se dégage de cette analyse une forme d'humour née de l'interférence linguistique. Il en résulte un « humour translinguistique jubilatoire » qui explique le succès de Fellag des deux côtés de la Méditerranée. Bernard TABUCE analyse la bande dessinée, et plus spécialement le discours identitaire des bandes dessinées régionalistes. Il constate en premier lieu que les bandes dessinées dans lesquelles le Midi est mis en scène peuvent être réparties en deux ensembles : le « bloc français » et le « bloc occitan ». Dans le bloc français il apparaît clairement que les méridionaux, les autochtones, ne sont que les faire -valoir du héros (non méridional), ou bien que le Midi est un pays avec son histoire et sa culture qu'il convient de valoriser… On n'est pas loin dans ce cas du reproche souvent évoqué d'une colonisation du Sud par le Nord, dont l'illustration historique majeure est « La croisade des Albigeois ». Le bloc occitan est celui des BD à vocation pédagogique (L'estiu de a Carcassona) et des BD militantes dont les auteurs prétendent aussi faire rire le lecteur. Au moment où se termine cette très riche étude des BD militantes occitanes, Bernard Tabuce regrette une certaine autocensure des auteurs qui, loin de l'esprit de révolte de la période post- soixante-huitarde, continuent certes à revendiquer l'identité de la culture méridionale, et à défendre la langue occitane, mais d'une façon plutôt atténuée, en semblant s'accommoder du stéréotype de la douceur de vivre au pays d'Oc.

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PRÉSENTATION C'est dans ce pays d'Oc que se sont retrouvés les chercheurs que nous venons de citer, dans Albi, une ville où l'Histoire, souvent dramatique, parfois comique, s'est adressée à eux à presque chaque coin de rue, alors que l'ocre rosé des briques les baignait dans une lumière chaude connotant Florence et l'Espagne en même temps, et leur racontait des histoires du Midi… Je les remercie tous pour la qualité des communications qu'ils donnèrent, pour le grand sérieux avec lequel ils démontèrent les mécanismes du comique, de l'humour et de l'ironie, et pour la disponibilité dont ils firent preuve pendant quatre journées souvent agrémentées par leur propre humour… MARILLAUD Pierre

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ITALVM ACETVM Non possumus esse tam graciles, simus fortiores. 1 QUINTILIEN

Si on considère avec l’œil d’un homme cultivé l’importance que conserve aujourd’hui pour nous la littérature antique, il est clair que la littérature grecque brille d’un éclat supérieur à celui de sa fille latine. Cela n’est guère douteux en ce qui concerne les genres qu’on pourrait appeler « distingués », en vers (épopée, tragédie) comme en prose (philosophie, histoire, éloquence) : Homère est mieux coté que Virgile, Démosthène que Cicéron, Thucydide que les historiens latins et que dire de Platon et d’Aristote ? En vient-on en revanche à se demander quels genres modernes doivent tout au latin ? On tombe sur deux genres « qui font rire », pas tout à fait sérieux, un peu douteux, un peu mal famés, l’épigramme et la satire, avec deux noms auxquels n’a rien à opposer « l’insolente Grèce »2 : Martial et Juvénal. La satire est un genre proprement romain : satura tota nostra est, « la satire est toute nôtre », écrit Quintilien (10, 1, 93). L’épigramme est, comme son nom l’indique, un genre grec, mais métamorphosé à Rome, essentiellement par Martial : c’est avec lui qu’elle acquiert définitivement ce qui la caractérise aujourd’hui pour nous, son caractère offensif et la pointe qui la conclut et qui en fait tout le prix3. Martial et Juvénal écrivent à la fin de la grande période de la littérature latine païenne, Martial dans les deux dernières décennies du 1er siècle de notre ère, Juvénal entre et Mais ils sont les héritiers d’une tradition ancienne et bien romaine d’une forme de comique. Horace parle, à propos du rire latin, de « vinaigre italien », italum acetum (Sat. 1, 7, 32), un rire mordax, qui mord, caustique, corrosif, à la fois violemment agressif et d’une saveur relevée4. À partir de quelques illustrations, je veux montrer ici cette continuité dans le rapport du Romain au rire, audelà des modifications du goût et du progrès constant dans le raffinement et la sophistication : de Cicéron, encore attaché à certaines formes populaires du comique, à Catulle, représentant d’un groupe de poètes qui se déclarent eux-mêmes « savants », docti, puis aux moralistes de l’Empire, au nombre desquels figurent Martial et Juvénal.

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« Nous ne pouvons être aussi délicats <que les Grecs>, soyons plus vigoureux » (Quint. 12, 10, 36). L’expression insolens Graecia est de Sénèque le Père (Contr. 1, pr. 6) à propos de la rivalité entre les deux littératures. Il semble qu’elle avait un caractère proverbial, Fairweather , p. 3 Étymologiquement, l’épigramme est une inscription sur un monument ou une tombe, d’où ses traits premiers, concision et concentration du sens. 4 Sur la veine grotesque, souvent très proche, Callebat, 2

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HUMOUR, IRONIE ET LES DISCOURS Opprobria rustica : rires rustiques Les Romains, très attachés à la tradition de leurs ancêtres, le mos maiorum, se plaisent à attribuer à ceux-ci une rusticité dont ils sont fiers et qu’ils outrent au besoin. Pour le meilleur : c’est Cincinnatus à qui on vient annoncer qu’il est nommé dictateur tandis qu’il pousse sa charrue ; il se fait apporter sa toge et, « après avoir essuyé la sueur et la poussière », il la revêt et suit à Rome les envoyés du sénat (Liv. 3, 26, ). Pour le pire aussi, ainsi qu’en témoignent maintes anecdotes. Ainsi celle, contée par Macrobe, du « spirituel serment » (facetissima iuratio) de Trémellius, qui valut à ses descendants le surnom de Scrofa, « Truie » : celui-ci, ayant dérobé la truie d’un voisin, la cacha dans le lit où reposait sa femme, puis jura qu’il n’y avait chez lui d’autre truie que celle étendue sous les couvertures (Macr., Sat. 1, 6, 30). De la même veine, ce dialogue cité par Cicéron : « Ma femme s’est pendue à un figuier. — Je t’en prie, donne-moi vite des boutures de cet arbre » (De or. 2, ). Quoi qu’il en soit, les Romains, depuis les temps anciens, aiment rire et les fêtes religieuses qui jalonnent l’année du paysan ont fourni à la gaîté rurale l’occasion de se débrider, d’une manière qui n’était pas des plus délicates. Horace fournit une image ouvertement idéalisée de l’origine de ces fêtes : « Les laboureurs d’autrefois, vaillants et heureux à peu de frais, après avoir rentré le blé, délassaient aux jours de fête leur corps et leur âme même… Avec leurs enfants et leur femme fidèle, compagnons de leurs travaux, ils offraient en sacrifice un porc à la Terre, du lait à Silvain, des fleurs et du vin au Génie qui n’oublie pas la brièveté de la vie. À la faveur de cette coutume apparut la licence “fescennine“, répandant en vers alternés de rustiques sarcasmes (opprobria rustica) » (Ep. 2, 1, ). Cette évocation champêtre paraît moins anodine lorsqu’on sait que l’adjectif fescenninus se rattache à fascinus, terme qui désigne un phallus, objet des plaisanteries et porté comme amulette (en particulier par les enfants) contre le mauvais œil1. On devine de quelle nature étaient ces opprobria. Saint Augustin fournit des Liberalia2, d’après Varron, une description bien documentée et non dépourvue d’élégance : Pour les cérémonies consacrées à Liber… il me coûte à cause de la longueur du sujet de dire à quelles turpitudes en sont arrivés les païens, mais à cause de leur stupidité arrogante, je fais comme si cela ne me coûtait rien… Pendant les festivités, ce membre honteux, placé en grande pompe sur un chariot, était promené tout d’abord dans la campagne, de carrefour en carrefour, avant d’être transporté dans la ville. Dans la cité de Lanuvium, un mois entier était consacré au seul Liber, mois au cours duquel chacun employait les mots les plus obscènes, jusqu’au jour où ce membre traversait le forum et regagnait son domicile. Et c’est sur ce membre impudique, que la mère de famille la plus pudique devait, sous les yeux de tous, déposer une couronne » (Civ. 7, 21 ; trad. L. Jerphagnon modif.).

Ces usages subsistent, sous des formes à peine disciplinées, dans la Rome de la fin de la République et de l’Empire. La réputation qu’ont conservée de nos jours Lupercales ou Saturnales renvoient à la plus ancienne Rome, non à une supposée décadence. Entre mille exemples Ovide, dans les Fastes, calendrier des fêtes romaines, expliquer pourquoi le 15 mars, aux fêtes d’Anna Perenna, présentées comme de gigantesques beuveries (3, ), la tradition veut que des vers 1 Nombreuses reproductions dans Marcadé Sur la « licence fescennine », Saint Denis, , p. Pour un large relevé des obscénités dans la littérature latine, Bardon 2 Fêtes en l’honneur de Liber, vieux dieu italique, identifié à Bacchus.

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ITALVM ACETVM obscènes, ioci ueteres obscenaque dicta, soient chantés par les jeunes filles (). Ainsi en va-t-il dans les mariages, voire lors des obsèques. Suétone a conservé quelques vers chantés par les soldats de César, lors de son triomphe sur la Gaule : « Citoyens, surveillez vos femmes : nous ramenons l’adultère chauve ; tu as forniqué en Gaule avec l’or que tu as emprunté à Rome ». Et pire, jouant, à propos de Nicomède, roi de Bithynie, sur le double sens de submittere, « soumettre » : « César a soumis les Gaules, Nicomède a soumis César ; voici qu’aujourd’hui triomphe César qui a soumis les Gaules ; mais non pas Nicomède qui a soumis César » (Suet., Caes. 51 et 49). César ne pouvait ouvertement s’en offusquer : la verve de ces couplets hauts en couleur était une part traditionnelle de la pompe triomphale. Le Grec Denys d’Halicarnasse, bien que chaud admirateur de Rome, ne manque pas d’être surpris et quelque peu choqué par les plaisanteries scabreuses lancées « contre les honnêtes gens, sans épargner même les généraux » (Ant. 7, 72, 11). Le rire chez Cicéron Horace, après avoir évoqué la « licence fescennine » des fêtes agricoles, déclare que « la Grèce conquise conquit son farouche vainqueur et fit passer les arts dans les champs du Latium » (Ep. 2, 1, ). Cela ne signifie nullement que l’élite des Romains, en se mettant à l’école des Grecs a rejeté avec dédain ces mœurs un peu trop primitives, ni même qu’on a cru incompatibles l’adoption enthousiaste de la culture et de l’art grecs et le respect du mos maiorum. Dès le second siècle av. J.-C. Lucilius, chevalier romain, ami du prestigieux Scipion Émilien, « frotta de sel la ville, à pleines mains », sale multo urbem defricuit (Hor., Sat. 1, 10, ), dans ses Satires. Ce rire féroce, on le voit régner jusque dans ce qui est, pour les Romains l’art suprême, parce que sur lui reposent l’ordre et la sauvegarde de la cité, la grande éloquence politique et judiciaire. Dans leurs traités sur l’art oratoire, Cicéron et Quintilien ont fourni sur le rire d’assez longs développements sur le détail desquels il serait trop long de revenir1. Ici on relèvera seulement deux points qui permettent de comprendre comment l’usage du rire s’articule pour eux avec la théorie rhétorique. - Pour Aristote, « le comique consiste en un défaut (amartêma) ou une laideur qui ne causent ni douleur, ni destruction » : c’est ainsi que le masque de la comédie « est laid et difforme, sans exprimer la douleur » (Poet., 49 a). Le début de la formule est repris par les deux théoriciens latins, qui parlent de deformitas, laideur physique et morale (Cic., De or. 2, ; Quint. 6, 3, 8). Ils n’ont cure pourtant de la suite : douleur et destruction ont bien à voir, à Rome, avec le rire. - D’autre part la distinction entre les trois types de discours s’infléchit nettement à Rome2. Le genre épidictique, pour Aristote, recouvre l’éloge et le blâme, sa « fin » (telos) est le beau ou le laid. Pourtant le discours d’éloge, malgré Isocrate, demeure le parent pauvre dans la Grèce classique ; quant au blâme, il semble placé là seulement pour la symétrie3 ! Mais, en dehors de l’Assemblée ou du tribunal, éloge et blâme se développent ensuite en tant qu’exercices scolaires, pro1 2 3

Cic, De or. 2, (sur le dictum, le « bon mot », voir infra) ; Quint. 6, 3 (cf. Desbordes ). Delarue , p. Voir Pernot , p.

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HUMOUR, IRONIE ET LES DISCOURS gymnasmata : éloge du tyrannicide, blâme du traître… Cet enseignement qui fut celui des Romains, lorsqu’ils suivirent les leçons de maîtres grecs, est pris très au sérieux par ces excellents élèves et passe de l’école à la vie réelle : les techniques de l’éloge et surtout du blâme trouvent tout naturellement leur place à l’intérieur les discours politiques et judiciaires. Parmi les loci de l’éloge et du blâme figurent les qualités naturelles et, parmi celles-ci les qualités physiques. Louer la beauté ? il n’en est pas question à Rome : elle est au contraire souvent objet de blâme, quand il en est fait mauvais usage1. Aristote parle du masque de la comédie : Virgile attribue aux Romains, avant même l’introduction du genre comique, la coutume de « revêtir des masques hideux creusés dans l’écorce », oraque corticibus sumunt horrenda cauatis (Georg. 2, ). Leur amour de la caricature est vif et il est admis que la dénonciation des vices et du ridicule est un service rendu à la société. Aussi bien n’a-t-on nul scrupule à exploiter la laideur, qui offre, pour la caricature, des ressources inépuisables2. Vatinius, homme politique non négligeable mais adversaire de Cicéron3, souffrait d’adénopathie scrofuleuse, gonflement des ganglions lymphatiques, et de goutte (il était de surcroît bancal). Voici comment Cicéron décrit, au cours d’un grand procès politique, une de ses interventions : « Tout à coup, tel un serpent jaillissant de son repaire, les yeux exorbités, le cou dilaté, la nuque enflée, tu t’es dressé… »4 La description est si vivante et convaincante que la postérité l’a retenue, sans en être choquée : Sénèque considère Vatinius comme un homme « né pour provoquer aussi bien le rire que la haine…, un misérable à qui l’habitude des insultes avait désappris la pudeur » (Const., 17, 3)5. Voici un passage plus long et plus piquant d’un discours de Cicéron très peu connu, parce que n’en subsistent que des fragments, Contre Clodius et Curion. Clodius Pulcher, homme politique et membre de l’illustre famille des Claudii, mauvais sujet par ailleurs, s’est introduit, déguisé en femme, dans les Mystères exclusivement féminins de la Bona dea. Reconnu, poursuivi en justice, chargé par Cicéron qui détruit son alibi, il se fait acquitter en achetant les juges. Entre les deux hommes règne désormais une haine inexpiable qui entraînera, outre nombre de rixes, l’exil de Cicéron en et le meurtre de Clodius par Milon, un proche de Cicéron, en Une des multiples péripéties du conflit a fourni l’occasion de ce discours où est évoqué le travestissement de Clodius : O prodige sans exemple ! ô monstre ! n’as-tu point de honte à souiller ce temple, cette ville, à être en vie, à voir le jour ? Toi qui as revêtu des habits de femme, oses-tu faire entendre une voix d’homme ? toi de qui la passion sans frein, de qui la dépravation, complice du sacrilège, n’ont pas été retardées par les lenteurs mêmes de ton déguisement ? Eh quoi, lorsque tu entourais tes pieds de bandelettes, lorsque tu disposais sur ta tête une mantille, lorsque tes bras peinaient 1 Il est courant d’accuser l’adversaire d’avoir accordé à des aîné ces complaisances que les soldats attribuaient à César. Plus original, sur la vigueur et « les flancs de gladiateur » de Marc Antoine, Cic., Phil. 2, 2 Veyne , en part. p. 3 Un jugement nuancé sur l’homme et sa carrière dans l’introduction à l’In Vatinium par J. Cousin dans la CUF (Budé), p. 4 Repente enim te tamquam serpens e latibulis oculis eminentibus, inflato collo, tumidis cervicibus intulisti (Vat. 4) 5 Le portrait que présente aussitôt après Sénèque de la deformitas de Caligula (18, 1) n’est pas d’une veine différente.

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ITALVM ACETVM à s’introduire dans les manches de la tunique, lorsque tu ceignais avec tant de soin le tour de gorge sur ta poitrine, pendant toute la durée de ces apprêts, ne t’est-il jamais venu en mémoire que tu était le petit-fils d’Appius Claudius ? […] — Mais, je le crois, quand on t’apporta un miroir, tu te rendis compte que tu étais 1 loin de faire partie des belles .

Prodigium et monstrum qui ouvrent le texte ne sont pas des hyperboles creuses : termes du langage religieux, ils désignent tout phénomène contraire à l’ordre naturel dont l’apparition souille et met en danger la cité, à moins que des mesures rigoureuses ne soient prises. Quel genre de monstrum est donc Clodius ? Le parallélisme entre muliebri et uirilem le précise : un hermaphrodite. L’expiation consistait en ce cas à aller noyer en haute mer ce « prodige funeste et honteux » (Liv. 27, 37, ) ! Une hypotypose détaille alors une sorte de strip-tease inversé. Cicéron n’ignore pas que le secret de ce divertissement réside dans la lenteur et dans ces retardements que souligne ici le vocabulaire (mora, retardauit, in tam longo spatio)2. Les pièces du vêtement sont minutieusement énumérées, soulignant moins le scandaleux (ne sous-estimons pas l’hypocrisie de ces pieux Romains) que le grotesque : calautica, terme du vocabulaire de la parure à la sonorité exotique, désignant avec une précision qui joue sur « l’effet de réel » une coiffure féminine attachée avec des brides ; bras musclés et velus forçant des manches délicates ; l’accessoire enfin le plus évocateur et le plus incongru, le soutien-gorge. Le morceau se clôt avec un jeu sur le surnom, cognomen, du personnage, Pulcher, « beau » : jeu doublement intraduisible, puisque la forme d’ablatif pluriel pulchris est, elle aussi, hermaphrodite, indécidable entre masculin et féminin. Dans tout état libre le rire a sa place en face de la politique. Lucilius et les satiriques romains se réclament de la comédie d’Aristophane qui, lui non plus, n’épargnait personne. Mais l’éclat de rire d’Aristophane est libérateur, assure un sain recul en face du sérieux de ceux qu’il attaque. Lorsqu’à Rome, ce rire s’invite au cœur des débats politiques et que la raillerie se fait invective3, loin de calmer les passions, comme le voulait Aristote (Rhet. 2, 80 b), son âpreté les exaspère. Admettrait-on ailleurs, dans un état de droit, pareil langage ? Rire « érudit » : opprobria urbana Aux alentours de 60 avant J.-C. vient au premier plan un groupe de jeunes gens qui entend renouveler la poésie latine et se réclame de la poésie alexandrine du IIIe siècle. Seule est conservée l’œuvre de Catulle, dont les Carmina associent pièces de circonstances et pièces mythologiques. Les affaires personnelles, amours, disputes, rancunes, font le sujet de maints courts poèmes d’une forme recherchée, 1

O singulare prodigium ! o monstrum ! Nonne te huius templi, huius urbis, non uitae, non lucis pudet ? Tu, qui indutus muliebri ueste fueris, uirilem uocem audes emittere ? cuius importunam libidinem et stuprum cum scelere coniunctum ne subornandi quidem mora retardauit ? Tune, cum uincirentur pedes fasciis, cum calautica capiti accommoderetur, cum uix maniculam tunicam in lacertos induceres, cum strophio accurate praecingerere, in tam longo spatio nunquam te Appii Claudii nepotem esse recordatus es ? […] Sed, credo, postquam speculum tibi allatum est, longo te a pulchris sensisti (fr. Crawford). 2 C’était une des attractions des Jeux Floraux (Sen., Ep. 97, 8 : Florales iocos nudandarum meretricum) : voir aussi Martial, 1, 35, cité infra. 3 Seuls les discours de Cicéron sont conservés. Mais fragments et témoignages suffisent à montrer un ton comparable chez des contemporains comme Caelius ou Calvus.

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HUMOUR, IRONIE ET LES DISCOURS présentés comme nugae, lusus, uersiculi, « bagatelles, jeux, petits vers », mais écrits et défendus avec passion. C’est à cette époque, et sans doute dans ce milieu, qu’apparaît une forme d’esprit nouvelle, désignée par un terme plus ancien, mais qui jusque là s’appliquait à tout type de plaisanterie, urbanitas1. La meilleure définition est celle fournie par Quintilien : « On entend par urbanitas une manière de s’exprimer où le vocabulaire, l’intonation, l’usage décèlent le goût propre à la ville (urbs) et une distinction (eruditio) discrète, acquise par la fréquentation des gens cultivés (docti), en un mot le contraire de la rusticité » (6, 3, 17). Il est clair que dès lors rusticus a pris le sens péjoratif de rustre. De même eruditus s’oppose à rudis, mal dégrossi, brut, grossier : l’image est la même que celle de politus, poli, c’est-à-dire où est passée la lime (ou la pierre ponce, pumex) — tout un bouquet d’images passé de Callimaque à nos poètes qui se qualifient eux-mêmes de poetae docti, puis à leurs successeurs augustéens et de là à Boileau et à ses contemporains. À la gravitas, importance, sérieux, mais aussi lourdeur, on oppose légèreté, finesse, élégance. La beauté est incomplète, si ne s’y ajoute le piquant, un grain de sel, mica salis (86, 4). Se croira-t-on, avec ces esthètes exigeants, à l’opposé des fêtes agricoles où se heurtaient rudement grossièretés et obscénités sarcasmes ? Jugement bien léger ! Si la forme est raffinée, on jugera bientôt du contenu. Mais il faut prendre les choses par ordre. Catulle a écrit plusieurs poèmes sur les baisers, deux adressés à sa maîtresse, Lesbie (5 et 7), deux à un jeune garçon, Juventius, dont il ne paraît pas moins épris. Je cite l’un de ces derniers, plus court et moins connu : Tes yeux de miel, Juventius, si j’étais libre de les baiser à mon vouloir, je voudrais les baiser trois cent mille fois, et jamais je ne croirais en avoir assez, même si plus drue que les épis secs était la moisson de nos baisers2.

Une phrase unique, « végétale », se prolonge avec souplesse et naturel sans que pèse la progression dans l’hyperbole. Avec le jeu sur les subjonctifs, entre potentiel et souhait, le désir s’évanouit dans le rêve. Deux images se réfèrent à une nature généreuse et sans apprêts : ce bref poème d’une forme parfaite relève de l’une des veines de l’inspiration catullienne. C’est, semble-t-il, sa paradoxale pureté qui a fourni matière à l’ironie de deux proches. La riposte de Catulle fournit un exemple d’une autre veine : mais celle-ci est d’un tel caractère qu’il ne paraît pas possible de reprendre dans son intégralité la belle traduction d’Henry Bardon, qui ne sacrifie ni la crudité du propos ni la qualité poétique. Citons d’abord le latin : Pedicabo ego uos et irrumabo, Aureli pathice et cinaede Furi, qui me ex uersiculis meis putastis, quod sunt molliculi, parum pudicum. Nam castum esse decet pium poetam ipsum, uersiculos nihil necesse est ; qui tum denique habent salem ac leporem, si sunt molliculi ac parum pudici, et quod pruriat incitare possunt,

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1 Relevé exhaustif et analyse des emplois du terme dans Saint-Denis , p. Sur les conceptions différentes de Catulle et de Cicéron, Julhe , p. (et, plus généralement, ). 2 Mellitos oculos tuos, Iuuenti, / siquis me sinat usque basiare, / usque ad milia basiem trecenta, / nec nunquam uidear satur futurus, / non si densior aridis aristis / sit nostra seges osculationis (Cat., 48 ; trad. H. Bardon).

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ITALVM ACETVM non dico pueris, sed his pilosis qui duros nequeunt mouere lumbos. Vos, quod milia multa basiorum legistis, male me marem putatis ? pedicabo ego uos et irrumabo (Cat. 16).

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À défaut de les traduire, glosons les vers Les deux verbes encadrant 1 proclament fougueusement le projet de faire subir aux deux personnages apostrophés en 2, Aurélius et Fuscus, des outrages de nature sexuelle : Gaffiot traduit paedico (ou ped-) par « se livrer à un acte contre nature » ; il est plus explicite pour irrumo. Les termes pathicus et cinaedus qui, au vocatif, qualifient les deux hommes et que les noms de ceux-ci encadrent désignent de façon fort désobligeante l’homosexuel passif. Ce vocabulaire est celui des graffiti pompéiens1 — aujourd’hui des corps de garde ou des cours d’école. Entre les deux verbes, ego, sujet, uos objet, comme il se doit : les préceptes rhétoriques invitent à évoquer les liens entre le locuteur et ceux auxquels il s’adresse. Pas un mot inutile dans ces deux vers, pas un qui ne soit fort. Comment ne pas admirer la belle énergie d’une entrée en matière aussi directe ? Rarement attaque mérita mieux son nom. La suite peut, elle, être traduite : Je vous… Parce que mes vers sont un peu dévergondés, vous avez jugé que je manque de pudeur ! En fait, un poète digne de ce nom doit être chaste de sa personne ; pour ses vers, ça n’est pas nécessaire ; ils n’ont de sel et de grâce que s’ils sont licencieux et un peu dévergondés, et s’il peuvent exciter le prurit, je ne dis pas chez les enfants, mais chez ces velus qui sont incapables de mouvoir leurs reins engourdis. Vous, parce que vous avez lu mes milliers de baisers, vous me prenez pas pour un vrai mâle ? Je vous…

Deux vers exposent la critique () ; sept la rejettent (). L’expression parum pudicum, appliquée à Catulle dans l’attaque, reparaît, appliquée cette fois aux vers dans la riposte : là, le poète lui-même apparaît irréprochable (castum, pium) et agit comme il convient (decet). De même molliculi, blâme en 4, reparaît victorieusement en 8, développé avec une complaisance malicieuse dans les trois vers suivants. Ces savantes reprises, cette marqueterie de mots qui se répondent, soutiennent l’affirmation d’un divorce entre la conduite personnelle du poète et le dévergondage de ses productions poétiques. Devenue acte de foi, elle sera reprise par bien d’autres, dont Martial, on le verra, mais aussi Pline le Jeune, d’ordinaire bien plus compassé2. Les trois derniers vers constituent une conclusio d’une technique parfaite. Dans une récapitulation (enumeratio), la critique, désormais vidée de toute valeur, est reprise sous une forme interrogative traduisant l’indignatio, puis la tension que crée toute interrogation permet de lancer à nouveau, avec une vigueur accrue, en guise de réponse, la promesse initiale qui clôt sans réplique le poème. César fut la victime de Catulle dans des pièces non moins violentes et où la part de jeu est moindre. S’il ne pouvait que supporter les lazzis de ses soldats, il fit son possible pour se réconcilier avec le poète dont le vinaigre n’était pas d’un goût moins relevé, mais dont il admirait l’art (Suet., Caes. 73). Et une des leçons que l’on retint de Catulle, c’est que ce goût est d’autant plus savoureux que la forme est plus raffinée. 1

Pour le détail, Cèbe , qui multiplie les rapprochements éclairants. Pline appuie cette affirmation en citant quelque 25 précédents illustres, parmi lesquels Cicéron, Brutus, Auguste, Sénèque… (Ep. 5, 3, ). 2

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HUMOUR, IRONIE ET LES DISCOURS Le règne du « trait » Pour comprendre les implications du rire impérial, un détour par la politique et la littérature « sérieuse » est nécessaire. Cicéron et Catulle ont joui d’une totale liberté d’expression. Dès Auguste s’établit un régime à la fois autoritaire et hypocrite qui, sous couleur de demeurer fidèle aux valeurs du mos maiorum et de rétablir, après la confusion des guerres civiles, les magistratures républicaines, concentre peu à peu sur un seul homme l'ensemble du pouvoir. C’est une vertu fort ambiguë que la pietas de l’Énée virgilien et qui implique la soumission — puisque l’histoire est achevée. Pourtant l’aristocratie sénatoriale et le monde lettré qui gravite autour d’elle ne se résignent guère1. Énergie et ambitions demeurent insatisfaites. « Parmi tous les peuples qui subissent la royauté », écrit Lucain, « notre sort est le pire, car être esclaves nous fait honte »2. Tacite présente une scène hautement symbolique lorsqu’il évoque les funérailles de Junie, sœur de Brutus et épouse de Cassius, en 22 ap. J.-C., 64 ans après la bataille de Philippes. On porte en tête du cortège, comme c’est l’usage, les effigies de ses illustres ancêtres. « Mais audessus de tous brillaient Cassius et Brutus, précisément parce que leurs images ne s’y voyaient pas »3. L’éloquence ne peut plus s’exprimer dans ces grands débats ou ces grands procès où se jouait le sort de l’état. Dès le principat d’Auguste fleurissent les écoles des rhéteurs : là on prononce des discours délibératifs ou judiciaires sur des sujet fictifs, où l’imagination prend le relais de l’action. Passion et violence se déchaînent dans des déclamations où foisonnent tyrans, pirates, meurtres, tortures et viols. On a cessé aujourd’hui de se moquer sottement d’exercices qui ont contribué à former quelques uns des plus grands écrivains latins. Il faut, déclare Quintilien, que, dès l’école, le jeune homme « ait la victoire en vue et sache aussi bien frapper les organes vitaux (ferire uitalia) que les protéger » (5, 12, 22)4. La vie politique en effet n’a rien de tiède. Sous les « mauvais princes », de Tibère à Domitien, s’épanouit ce que Tacite appelle « une éloquence de lucre et de sang » (Dial., 12), celle des délateurs. Il faut beaucoup d’art et de talent pour se faire délateur, il n’en faut pas moins pour se préserver. Au cœur même des débats du sénat, chacun observe son voisin, le danger peut apparaître à tout instant. Un mot du délateur Régulus : iugulum statim uideo, hunc premo, « je regarde aussitôt la gorge et là, je serre » (Plin., Ep. 1, 20, 14). La grande éloquence cicéronienne, avec son ampleur, son culte de l’abondance verbale, copia ou ubertas, ne satisfait plus les orateurs de ce temps5 : ils veulent une éloquence nerveuse, à la fois éclatante et serrée : « moins de mots que

1

On a pu comparer cette période à celle de la Fronde : on sait ce que Corneille entre autres doit à Sénèque et Lucain. 2 Ex populis qui regna ferunt sors ultima nostra est, / quos seruire pudet (7, ). 3 Sed praefulgebant Cassius atque Brutus eo ipso quod effigies eorum non uisebantur (Ann. 3, 76). 4 Les critiques antiques contre les écoles des déclamateurs visent ceux qui, au lieu d’y voir un lieu où se former, puis venir s’entraîner, font de la déclamation non un moyen, mais un but : ce sont des scholastici, des hommes qui demeurent toute leur vie à l’école. 5 Ce serait caricaturer l’éloquence cicéronienne que de la réduire au style périodique : lui-même a évolué et l’on continue d’admirer ses derniers discours, en particulier la « divine » seconde Philippique (Juv. 10, ). Sur ces points, voir les propos d’Aper dans le Dialogue des orateurs de Tacite. D’utiles rapprochement dans Fairweather , p.

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ITALVM ACETVM 1

de sens » . Ainsi triomphe une esthétique de la sententia, du « trait », cet ornement, dit Quintilien, « que l’on considère généralement comme le principal et presque le seul » (8, 4, 29). On peut définir la sententia comme une formule brève, dense et brillante, volontiers paradoxale, constituant un tout à elle seule et par là apte à frapper et à se fixer dans la mémoire ; sa place privilégiée est en « clausule », à la fin d’un développement2. Telles sont les sententiae de Lucain, de Tacite3, de Régulus, citées plus haut. L’auteur du traité anonyme Du sublime définit celui-ci comme « la résonance d’une grande âme » et c’est bien la magnanimitas qui inspire l’amertume des deux premières : la vertu trouve toujours sa place dans l’épopée et dans l’histoire. Mais la troisième nous rappelle que la place de la sententia est d’abord dans l’éloquence, où l’efficacité est la vertu première. La sententia est une arme et la métaphore guerrière que comporte le terme français est partout : il faut « user de traits pénétrants et rapides comme de projectiles (uelut missilibus) » (Quint. 12, 9, 3) ; ils « frappent (feriunt) l’esprit, y pénètrent (impellunt) souvent d’un seul coup (uno ictu) et s’y fixe (haerent) (12, 10, 48)… Le règne de la sententia dure de la seconde moitié du premier siècle avant J.-C. à la fin du premier siècle après, prolongé au début du second par Tacite et Juvénal. Elle se rattache à deux types antérieurs, ce qu’on peut appeler la sententiagnômê et le dictum qui nous ramènera au rire. Aristote définit la gnômê comme « une assertion portant non pas sur le particulier, par exemple quel sorte d’homme est Iphicrate, mais sur le général (katholou) » (Rhet. II, 94 a) : il s’agit aussi bien de formules traditionnelles que de maximes forgées par l’orateur. Ce sont là, dit Quintilien, les plus anciens types de sententiae. La sententia de son époque emprunte à la maxime concision, densité et autonomie, tout ce qui la rend facilement mémorisable ; mais, au contraire de la gnômê (le terme grec n’a jamais pris ce sens), elle s’attache au particulier, individu ou situation, dont elle souligne la singularité. Le dictum, quant à lui, est quelque chose que nous connaissons bien, le bon mot. Cicéron a tenté d’en distinguer les différentes catégories. Mais il ajoute : « quelles que soient les sources (loci) du rire que j’indiquerai, de ces sources on peut presque toujours tirer aussi des pensées graves (sententiae graues) » (De or., 2, ). Lorsque Quintilien reprend ce texte, il confère tout naturellement à sententiae le sens qu’a le mot à son époque : « comment provoquer le rire et à quelles sources puiser habituellement, il est très difficile de le dire… Les sources où nous puisons les bons mots ne sont pas moins nombreuses que celles d’où nous tirons les sententiae, ni différentes » (6, 3, ). Tout se passe comme si Cicéron avait déjà l’intuition de l’évolution future, lorsqu’il parle de ces dicta qui « suscitent l’admiration plutôt que le rire » (De or., 2, ) : ces « aiguillons » (aculei, ) deviendront armes meurtrières lorsqu’on cisèlera la sententia avec le même raffinement qu’on cisèle un mot spirituel, ménageant avec une égale maîtrise les

1 C’est l’expression de Boileau, à propos de Perse (A. Poét. 2, ) : cf. Sen. Rh., Contr. 3, pr. 3 ; Sen., Ep. , 1 ; Quint. 8, pr. 24 ; 8, 5, 12 (Norden , p. ). 2 Voir surtout Quint. 8, 5, 27 et 12, 10, Sur la sententia chez Quintilien, Delarue , en part. p. , où sont étudiées successivement brièveté, « rotondité », memoria et delectatio. La sententia n’est évidemment pas sans rapport avec le slogan publicitaire. 3 Celle-ci constitue la clausule du livre 3 des Annales.

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HUMOUR, IRONIE ET LES DISCOURS manifestations physiques des auditeurs, applaudissements ou éclats de rire1. De par leur tradition même, on l’a vu, les Romains ne peuvent qu’accepter naturellement le lien entre rire et laideur. Aussi n’est-il pas surprenant que se développe alors ce qu’on peut appeler la sententia satirique, en donnant à cette épithète le sens moderne qu’il doit à Juvénal, jadis grand fournisseur des pages roses des dictionnaires2. Elle est loin de se cantonner aux « petits » genres. Aussi bien le premier exemple ne viendra-t-il pas d’un auteur de nugae, mais d’un philosophe, Sénèque, fustigeant les mœurs des grandes dames de son temps : Est-il aujourd'hui femme qui rougisse de divorcer, depuis que quelques unes, d'un rang illustre et aristocratique, ne calculent plus leur âge en comptant les consulats, mais leurs maris et qu’elles quittent leur foyer pour se marier, prennent mari pour divorcer. On reculait devant un scandale tant qu’ils étaient rares ; comme il n’y a plus de publication des Actes où ne figure quelque divorce, à force d’en entendre parler, elles sont passées à la pratique. A-t-on aujourd’hui la moindre honte de l’adultère, quand on en est venu au point où nulle ne prend plus un mari que pour rendre jaloux un amant ? C’est un signe de laideur que d’être chaste. Quelle femme trouveras-tu, pour misérable et répugnante qu’elle soit, qui se contente de deux amants et qui n’ait pour chacun des heures marquées dans son emploi du temps ? Et la journée n’est pas suffisante pour tous si elle ne se fait porter chez l’un en litière et ne reste la nuit chez un autre. Elle est niaise et d’un autre âge, celle qui ne sait pas que c’est encore être mariée que de n’avoir qu’un seul amant3.

On parlerait de feu d’artifice verbal, si la métaphore pouvait se concilier avec celle du trait. Ici se manifestent, aux yeux de Quintilien, les pires défauts de Sénèque : toute sententia ayant une fin, une sorte d’hiatus se crée entre elles et le style perd sa continuité4. De fait le philosophe paraît moins chercher à susciter l’indignation du lecteur qu’à fignoler ses formules pour le faire sourire5. S’en plaindra-t-on ? La satire de la deformitas n’est pas moins présente chez le grave historien Tacite. Mais si férocité et ironie subsistent, elles ne suscitent plus le rire. Ainsi, après le meurtre de Vitellius, « la foule l’outrageait mort avec la même bassesse qu’elle l’avait adulé vivant »6. Ou, clausule du jugement porté sur Galba après sa mort, « de l’aveu de tous digne du pouvoir impérial, s’il ne l’avait exercé »7. Est-ce parce que Nerva, préparant la voie à Trajan, « a combiné ce qui apparaissait jusque là inconciliable, le 1 Sur dicta et sententiae, Delarue , p. ; pour une étude détaillée des rapports entre les catégories de Cicéron et la pratique de Martial, Laurens (le livre fondamental sur l’épigramme de l’Antiquité à la Renaissance), p. 2 Satura désigne d’abord en latin un mélange de pièces variées, même si l’esprit « satirique » y joue un rôle important (mais non exclusif) dès Lucilius, au second siècle avant J.-C. 3 Numquid iam ulla repudio erubescit, postquam inlustres quaedam ac nobiles feminae non consulum numero sed maritorum annos suos conputant et exeunt matrimonii causa, nubunt repudii ? Tamdiu istuc timebatur, quamdiu rarum erat ; quia nulla sine diuortio Acta sunt, quod saepe audiebant, facere didicerunt. Numquid iam ullus adulterii pudor est, postquam eo uentum est, ut nulla uirum habeat, nisi ut adulterum inritet ? Argumentum est deformitatis pudicitia. Quam inuenies tam miseram, tam sordidam, ut illi satis sit unum adulterorum par, nisi singulis diuisit horas ? et non sufficit dies omnibus, nisi apud alium gestata sit, apud alium mansit. Infrunita et antiqua est, quae nesciat matimonium uocari unum adulterium (Ben. 3, 16, ). 4 Sénèque n’est pas nommé dans ce passage sur l’abus des sententiae (Quint. 8, 5, 27), mais cf. 10, 1, Caligula parlait de « sable sans chaux », arena sine calce. 5 Sur l’humour, généralement méconnu, de Sénèque, Armisen-Marchetti 6 Et uolgus eadem prauitate insectabatur interfectum qua fouerat uiuentem (Hist. 3, 85). 7 Omnium consensu capax imperii nisi imperasset (Hist. 1, 49).

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ITALVM ACETVM 1

principat et la liberté » ? Il semble que s’éteint cette allégresse désespérée qui s’exprime, me semble-t-il, dans le travail sur la sententia et qui lui confère une grande part de sa saveur. Retrouvons-la pour finir avec Martial. Chez lui La sententia en clausule se mue chez lui en « pointe » de l’épigramme. Alors que Catulle affectionne la vigueur de « l’ordre embrassé », l’épigramme se fait le plus souvent dynamique, orientée, s’inscrit dans le temps, toute tendue dans l’ascension qui la mène vers une chute annoncée. On s’en tiendra à deux exemples. Le premier montre comment le thème rencontré dès le début, la satire des femmes, se coule, sans perdre sa brutalité, dans une forme parfaite : Nulli, Thai, negas ; sed si te non pudet istud, hoc saltem pudeat, Thai, negare nihil (4, 12). Tu ne refuses à personne, Thaïs ; mais si tu n’en rougis pas, rougis au moins, Thaïs, de ne refuser rien.


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